Affaire de la « dette cachée » : Un mauvais procès politique intenté à Macky Sall ?
L'affaire de la « dette cachée », qui s'était imposée comme le feuilleton politico-économique majeur du Sénégal depuis l'alternance de mars 2024, traverse une zone de fortes turbulences. En l'espace d'une semaine, deux déclarations majeures sont venues ébranler l'architecture d'un récit qui avait pourtant justifié des réorientations financières drastiques et crispé les relations du pays avec ses partenaires internationaux.
À la lumière des récents propos d'Ousmane Sonko et de la mise au point finale du président sortant de la Cour des comptes, Mamadou Faye, une question s'impose désormais dans le débat public : le procès fait à la gestion de l'ancien président Macky Sall reposait-il sur une réalité comptable avérée ou sur une mise en scène à des fins purement électorales ?
Le pivot rhétorique d'Ousmane Sonko et la prudence de la Cour des comptes
Le premier coup de canif dans le récit de la falsification des comptes est venu de son principal artisan. Le 15 juin 2026, lors d'un entretien accordé à RFI et France 24, Ousmane Sonko, ancien Premier ministre fraîchement installé à la présidence de l'Assemblée nationale, a opéré une distinction sémantique notable. Revenant sur ses accusations de septembre 2024, il a reconnu qu'il « n'avait pas tous les leviers » à l'époque et a précisé qu'il s’exprimait alors « en tant que chef de parti politique » plutôt qu'en sa qualité de chef de l'exécutif. Pour l'opposition, et notamment pour l'Alliance Pour la République (APR), ce rétropédalage s'apparente à l'aveu d'une posture politicienne adoptée à la veille des élections législatives anticipées de novembre 2024.
Cette nuance politique a trouvé un écho purement technique quelques jours plus tard. Interrogé par le quotidien *L’Observateur* ce jeudi 18 juin 2026, à la veille de passer le témoin à son successeur Abdoul Magib Guèye, le président sortant de la Cour des comptes, Mamadou Faye, s’est montré catégorique :
« Vous ne verrez pas, dans une page du rapport, où est mentionné "dette cachée". [...] La Cour des comptes a fait son travail, suivant les normes, en calculant, par la méthode TOFE, le ratio dette/PIB. »
Le magistrat a expliqué que les divergences chiffrées découlaient principalement d'un écart méthodologique entre la méthode budgétaire classique (recettes moins dépenses rapportées au PIB) et celle du Tableau des opérations financières de l'État (TOFE). Une clarification technique qui, selon les partisans de l'ancien régime, vide de sa substance l'accusation d'une dissimulation intentionnelle ou d'un complot d'État visant à falsifier les comptes publics.
La nuance universitaire face au procès en reniement
Toutefois, cette relecture de la séquence de 2024 ne fait pas l'unanimité au sein de la communauté universitaire et économique. Dans une mise au point rigoureuse, le Pr Amath Ndiaye de la FASEG-UCAD invite à une lecture beaucoup plus attentive et moins binaire des déclarations d'Ousmane Sonko sur France 24. Selon l'universitaire, il ne s'agit nullement d'un reniement ou d'un aveu de mensonge.
Le Pr Amath Ndiaye rappelle d'abord qu'Ousmane Sonko n'a à aucun moment contesté l'existence de la dette cachée révélée par les audits, maintenant ainsi la validité des irrégularités soulevées. De plus, concernant la notion hautement sensible de « dette odieuse », le président de l'Assemblée nationale a réaffirmé sa conviction profonde qu'une partie de l'endettement entrait dans cette catégorie. La nuance exprimée par Sonko traduit simplement la confrontation entre la liberté de parole d'un chef de parti et les lourdes contraintes institutionnelles, juridiques et diplomatiques qui s'imposent à un « simple Premier ministre », ce dernier ne disposant pas de tous les leviers nécessaires pour engager l'État dans une procédure de requalification de sa dette souveraine.
Les douze années de Macky Sall sous un nouveau jour
Pour les soutiens de Macky Sall, les sorties successives de la Cour des comptes sonnent tout de même comme une réhabilitation nécessaire d'un bilan de douze ans, structuré autour du Plan Sénégal Émergent (PSE). Ils rappellent que sous le magistère de l'ancien président (2012-2024), le Sénégal a affiché une croissance économique moyenne supérieure à 5,3 %, contre 2,9 % sur la période précédente (2005-2011).
Cette dynamique s'est matérialisée par un programme d'infrastructures d'envergure nationale et internationale, marqué par l'extension du réseau autoroutier, la mise en service de l'Aéroport International Blaise-Diagne (AIBD), l'émergence du pôle urbain de Diamniadio et le lancement du Train Express Régional (TER) en janvier 2022. À ce volet s'ajoute l'entrée du Sénégal dans le cercle des pays producteurs d'hydrocarbures grâce aux gisements de Sangomar et de Grande Tortue Ahmeyim (GTA), permettant au pays d'intégrer le Forum des pays exportateurs de gaz en mars 2024. Sur le plan diplomatique, le rayonnement du pays s'était hissé au sommet, marqué par la présidence de l'Union africaine en 2022, la gestion de la crise gambienne en 2017, et l'actuelle position de Macky Sall comme figure incontournable pour la succession d'António Guterres au secrétariat général de l'ONU en 2027.
Le coût économique d'une parole politique
Si le débat sémantique fait rage entre l'explication par la contrainte institutionnelle et l'accusation de manipulation, l'impact économique de cette crise de confiance, lui, est bien réel. À la suite des déclarations gouvernementales de septembre 2024 et de la publication consécutive du rapport de la Cour des comptes en février 2025 – qui réévaluait la dette publique à près de 100 % du PIB pour 2023 et le déficit à 12,3 % –, les institutions financières internationales avaient réagi vigoureusement.
Le Fonds monétaire international (FMI) avait suspendu son programme de facilité élargie de crédit de 1,8 milliard de dollars, tandis que les agences de notation Moody’s (en février 2025) et Standard & Poor’s dégradaient la note souveraine du Sénégal.
Aujourd’hui, l'APR dénonce les conséquences directes de ce qu'elle qualifie de « travestissement de la réalité ». Selon le parti de l'ancien président, en choisissant d'alerter les marchés et les bailleurs par une communication agressive avant même la finalisation d'un audit serein, l'exécutif a provoqué une panique financière artificielle. Le porte-parole de l'APR, Alioune Badara Coulibaly, accuse directement Ousmane Sonko d'avoir plongé le pays dans l'impasse, évoquant une économie en ruine avec un encours de la dette à 16 000 milliards de francs CFA et un déficit public grimpant à 5 200 milliards en 2026, plaçant le pays sous la menace des créanciers.
L'analyse de cette séquence montre que le procès intenté à Macky Sall autour de la « dette cachée » navigue désormais entre deux lignes de fracture. D'un côté, ses partisans y voient un effondrement du récit officiel face aux précisions de la Cour des comptes et à l'aveu des postures politiques de 2024. De l'autre, les défenseurs de la nouvelle gouvernance, rejoints par des analyses comme celle du Pr Amath Ndiaye, rappellent la persistance des écarts comptables et la complexité de l'action étatique face à la dette.
Alors que le Sénégal navigue en 2026 dans des eaux économiques troubles, marquées par une forte tension sur le pouvoir d'achat et le crédit, le débat se déplace du terrain de la rigueur budgétaire vers celui de la responsabilité politique. Entre la liberté du discours de parti et le principe de continuité de l'État, la frontière est devenue le principal point de friction d'une scène politique sénégalaise en pleine mutation.
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