(Contribution) - Émigration clandestine : Sauver la jeunesse ou la perdre en mer (Par Demba Talibé Mbaye)
Les images venues récemment de Ceuta, avec des centaines de jeunes tentant de franchir les barrières au péril de leur vie, ont une fois de plus rappelé l’ampleur du drame migratoire qui frappe notre continent. Derrière ces scènes spectaculaires, il y a une réalité plus sombre : des vies brisées, des familles endeuillées et une jeunesse qui semble n’avoir d’autre horizon que l’exil, même au prix de la mort.
Au Sénégal, l’émigration clandestine n’est plus un simple phénomène social. Elle est devenue un véritable drame national. Chaque année, des centaines de jeunes disparaissent dans les eaux de l’Atlantique, engloutis par une mer qui s’est transformée en cimetière silencieux. Ces tragédies répétées ne peuvent plus être considérées comme des faits divers. Elles traduisent une crise profonde, structurelle, qui appelle une réponse urgente, globale et durable.
Pourquoi ces jeunes prennent-ils de tels risques ? La réponse se trouve dans une combinaison de facteurs économiques, sociaux et psychologiques. Le Sénégal est un pays majoritairement jeune, avec une population dont plus de la moitié a moins de 35 ans. Pourtant, cette jeunesse fait face à un chômage massif, estimé à près de 35 %. À cela s’ajoute un déficit criant en formation professionnelle adaptée aux réalités du marché. Beaucoup de jeunes, faute de qualification ou d’opportunités, se retrouvent enfermés dans une impasse.
Ce sentiment d’abandon et d’absence de perspectives alimente un imaginaire migratoire puissant. L’Europe est perçue comme une terre de réussite, un eldorado accessible à ceux qui osent braver les dangers. Mais cette illusion se heurte à une réalité brutale : exploitation, précarité, rejet et, pour beaucoup, la mort en mer. Les événements de Ceuta illustrent parfaitement ce désespoir collectif qui pousse une jeunesse entière à tenter l’impossible.
Face à cette situation, il est impératif de changer d’approche. La répression et les campagnes de sensibilisation, bien qu’utiles, ne suffisent pas. La véritable réponse réside dans la création d’opportunités économiques concrètes au niveau local. Il faut redonner à la jeunesse sénégalaise une raison de croire en son avenir dans son propre pays.
Cela passe d’abord par le développement de secteurs porteurs et accessibles. L’agriculture, trop longtemps négligée, offre un potentiel immense. Modernisée et structurée, elle peut devenir un véritable moteur d’emploi. Dans cette optique, la mise en place de coopératives agricoles constitue une solution pertinente. En regroupant les jeunes au sein de groupements d’intérêt économique (GIE), il devient possible de mutualiser les moyens, d’améliorer la productivité et de faciliter l’accès aux marchés.
Ce modèle collectif permet également de transformer les jeunes en acteurs économiques à part entière. Ils ne sont plus de simples demandeurs d’emploi, mais des entrepreneurs capables de créer de la valeur. Cependant, pour que cette stratégie réussisse, l’État doit jouer pleinement son rôle.
Il est essentiel de mettre à disposition des terres agricoles aménagées, d’accompagner juridiquement les GIE et de faciliter l’accès au financement. Des structures comme la DER ou l’ANPEJ doivent être davantage mobilisées pour soutenir ces initiatives. Par ailleurs, un encadrement technique permanent est indispensable pour garantir la viabilité des projets. Dans certains cas, l’instauration d’un revenu minimum temporaire pourrait sécuriser les jeunes durant la phase de lancement de leurs activités.
Au-delà de l’agriculture, d’autres secteurs offrent des perspectives prometteuses. La pêche et l’élevage, s’ils sont modernisés et mieux organisés, peuvent générer des milliers d’emplois. L’artisanat, quant à lui, représente une richesse culturelle et économique encore sous-exploitée. Avec un meilleur accès aux marchés internationaux, notamment européens, il pourrait devenir un véritable levier de croissance.
Les nouvelles technologies et le numérique constituent également une opportunité majeure. Ils permettent de créer des emplois innovants, d’ouvrir de nouveaux marchés et de connecter les jeunes sénégalais au reste du monde. Investir dans la formation digitale est donc une nécessité pour préparer la jeunesse aux défis de demain.
Par ailleurs, il convient de repenser la question migratoire dans sa globalité. L’émigration ne doit pas être diabolisée, mais organisée. Une migration légale, encadrée et sécurisée peut constituer une opportunité, à condition que les droits des travailleurs soient respectés et que leur retour contribue au développement national. Il est donc crucial de mettre en place des mécanismes de suivi et d’accompagnement des Sénégalais à l’étranger.
Enfin, la lutte contre l’émigration clandestine ne peut réussir sans une mobilisation collective. Les familles, les communautés, les leaders d’opinion et les partenaires internationaux doivent être impliqués. Il s’agit d’un combat national qui nécessite une prise de conscience générale.
Sauver la jeunesse sénégalaise, c’est lui offrir des perspectives réelles, dignes et durables. À défaut, nous continuerons d’assister, impuissants, à son départ massif et à sa disparition tragique en mer. Le choix est clair : investir dans l’avenir ici, ou pleurer nos enfants ailleurs.
Demba Talibé Mbaye
Expert - Consultant
Espagne
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