Dr Mouhamadou Sow : « La corrélation est la clé pour produire localement 50 % de nos médicaments d’ici 2035 »
Dans un entretien avec Seneweb, le docteur Mouhamadou Sow, pharmacien et patron de Teranga Pharmacie, revient sur les enjeux de la production locale, la corrélation et la souveraineté sanitaire du Sénégal. Entretien...
Le Sénégal importe encore plus de 95 % de ses médicaments. Comment expliquez-vous cette situation ?
L'industrie pharmaceutique sénégalaise a longtemps souffert d'un déficit de compétitivité. Les médicaments importés bénéficient d'avantages fiscaux alors que les matières premières et les équipements destinés à la fabrication locale supportent encore des taxes et des droits de douane. Cette situation a favorisé une forte dépendance aux importations, malgré l'existence de plusieurs unités de production locales. La pandémie de Covid-19 a mis en lumière la vulnérabilité du pays face aux ruptures d'approvisionnement internationales et a renforcé la nécessité de bâtir une véritable souveraineté pharmaceutique. Aujourd'hui, l'objectif affiché est clair : produire localement 30 % des besoins nationaux à l'horizon 2030 et 50 % en 2035.
Quels ont été les effets du départ de grands groupes comme Sanofi et Pfizer ?
Le retrait de ces acteurs a entraîné une baisse importante de la production locale et a accentué la dépendance du Sénégal aux importations. Des centaines d'emplois directs et indirects ont été perdus, avec également des conséquences fiscales pour l'État. Cette situation a toutefois servi d'électrochoc et a renforcé la volonté de développer un tissu industriel pharmaceutique national plus résilient.
Pourquoi cette dépendance constitue-t-elle un risque pour la souveraineté sanitaire ?
La crise du Covid-19 a montré qu'un pays fortement dépendant des importations peut se retrouver confronté à des pénuries lorsque les États producteurs privilégient leurs propres besoins. Les tensions géopolitiques et les perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales ont également entraîné une hausse du coût des matières premières et de nombreux médicaments. Cette dépendance expose ainsi le Sénégal à des ruptures de stocks, à des augmentations de prix et à des difficultés d'accès à certains traitements essentiels.
Qu'est-ce que la « corrélation pharmaceutique » ?
La corrélation est un mécanisme de régulation qui vise à articuler les importations avec la production locale. Elle s'applique aux médicaments fabriqués au Sénégal, disposant d'une autorisation de mise sur le marché (AMM) et dont les capacités de production permettent de couvrir les besoins nationaux avec un stock de sécurité suffisant. L'objectif est de créer un environnement favorable au développement industriel tout en garantissant l'accès des populations aux médicaments.
Quels résultats attendez-vous de cette réforme ?
La corrélation doit permettre d'accélérer l'atteinte de la souveraineté pharmaceutique, de stimuler les investissements industriels, de favoriser les transferts de technologies et de développer la sous-traitance locale. Les promoteurs de cette réforme estiment qu'elle peut transformer Dakar en un véritable hub pharmaceutique régional, à l'image de plusieurs pays du Maghreb qui ont atteint des niveaux élevés de production locale.
Quel est le rôle de l'Agence de réglementation pharmaceutique (ARP) ?
L'ARP est au cœur du dispositif. Elle est chargée d'évaluer les demandes de corrélation, de contrôler la qualité des médicaments, de vérifier les capacités de production et d'inspecter les sites industriels. L'agence veille également au respect des exigences liées aux stocks de sécurité et à la continuité de l'approvisionnement.
Quelles obligations doivent respecter les industriels locaux ?
Les fabricants souhaitant bénéficier de la corrélation doivent présenter un plan d'investissement, un programme de production, des mécanismes de gestion des risques ainsi qu'un stock de sécurité équivalent à trois mois de consommation nationale. Ils doivent également s'engager à passer progressivement à une fabrication complète des produits concernés dans un d'un délai maximal de cinq ans.
Quels sont aujourd'hui les principaux freins au développement de l'industrie pharmaceutique locale ?
Les industriels dénoncent notamment une concurrence jugée inéquitable avec les produits importés, des coûts de production élevés, des difficultés d'accès au financement ainsi que certaines lourdeurs administratives. Ils plaident également pour davantage d'incitations fiscales et un meilleur accompagnement des investissements afin de renforcer la compétitivité des unités locales.
Quels bénéfices économiques et sociaux peut-on attendre de la corrélation ?
Selon ses promoteurs, la réforme pourrait favoriser la création de milliers d'emplois directs et indirects dans l'industrie, la logistique, le conditionnement, la maintenance ou encore la distribution. Elle contribuerait également à réduire les sorties de devises, à attirer de nouveaux investisseurs et à développer des filières innovantes, notamment dans le domaine des phytomédicaments.
Cette politique peut-elle faire baisser le prix des médicaments ?
Les acteurs du secteur estiment que l'augmentation des volumes de production locale permettra progressivement de réduire les coûts et donc les prix de certains médicaments. Des baisses tarifaires ont déjà été annoncées sur certains produits, présentées comme les premiers effets de la corrélation.
Le Sénégal peut-il réellement atteindre 50 % de souveraineté pharmaceutique d'ici 2035 ?
Les industriels se montrent optimistes. Ils mettent en avant les investissements en cours, la modernisation des infrastructures existantes et l'arrivée de nouveaux projets industriels. Selon eux, si les mesures d'accompagnement prévues sont pleinement appliquées, l'objectif pourrait même être atteint avant l'échéance de 2035.
Quel message adressez-vous aux professionnels de santé et aux consommateurs ?
Les promoteurs de la réforme appellent les professionnels de santé à soutenir davantage les produits fabriqués localement lorsqu'ils répondent aux exigences de qualité et de sécurité. Ils invitent également les consommateurs à privilégier les médicaments d'origine sénégalaise, estimant que ce choix contribuerait à renforcer l'emploi, l'investissement et la souveraineté sanitaire du pays.
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