Cyber-souveraineté : Pourquoi le virage anti-Big Tech de l'Europe doit alerter l'Afrique
Alors que plusieurs nations européennes engagent un désengagement progressif des géants technologiques américains au nom de la sécurité nationale, la question de la dépendance numérique de l'Afrique se pose avec une acuité brûlante. Entre risques de paralysie géopolitique et impératifs d'autonomie stratégique, le continent a tout intérêt à tirer les leçons de ce virage mondial pour bâtir sa propre souveraineté des données.
L'Europe à l'épreuve de l'émancipation technologique
L’Europe amorce un désengagement progressif vis-à-vis de certains outils technologiques américains, un mouvement dont l’Afrique aurait tout intérêt à saisir les motivations profondes.
En France, l’administration entend remplacer Zoom et Microsoft Teams par une solution nationale baptisée Visio. En Allemagne, le système d'exploitation Windows cède peu à peu la place à Linux. L’armée autrichienne, de son côté, a adopté la suite bureautique open source LibreOffice. Même les services de renseignement français travaillent activement à une alternative à Palantir, le puissant logiciel américain d’analyse de données.
Pourquoi des pays pourtant alliés historiques des États-Unis cherchent-ils ainsi à s’émanciper de leur technologie ? La réponse tient en un mot : la souveraineté.
Une dépendance aux conséquences géopolitiques directes
Aujourd’hui, les courriels, les documents confidentiels et parfois même les données militaires stratégiques de certains États sont hébergés ou traités par des acteurs comme Microsoft, Google, Amazon ou Palantir. Or, ces entreprises américaines restent soumises aux lois extraterritoriales et aux sanctions décidées à Washington, y compris lorsque leurs serveurs ou leurs clients se trouvent à l'autre bout de la planète.
L’exemple récent est frappant : lorsque les États-Unis ont sanctionné Karim Khan, procureur de la Cour pénale internationale (CPI), son compte Microsoft a été purement et simplement désactivé. Une simple décision administrative prise à Washington a suffi à priver un haut responsable international d’un outil de travail fondamental.
Imaginons désormais ce même scénario appliqué à l’échelle d’un État entier : des messageries ministérielles suspendues, des données administratives rendues inaccessibles, des logiciels stratégiques privés de leurs mises à jour de sécurité. À l’ère du Cloud, il n’est plus nécessaire de bombarder un ministère pour paralyser un gouvernement : la désactivation d’un compte ou l’annulation d’une licence logicielle peut suffire.
L’Afrique face au piège du transfert de dépendances
L’Union africaine a certes adopté des cadres stratégiques sur la gestion des données, la cybersécurité et la transformation numérique, et plusieurs États construisent progressivement leurs propres centres de données (data centers). Cependant, dans les faits, une large part des administrations africaines continue de reposer sur des outils, des logiciels, des architectures Cloud, des réseaux satellitaires et des équipements conçus et contrôlés depuis l’étranger.
Attention toutefois à l'écueil des faux raccourcis : substituer une dépendance chinoise, russe ou européenne à la dépendance américaine ne constitue en rien une véritable démarche de souveraineté.
L’Afrique n’a pas besoin de tout produire elle-même immédiatement, une ambition qui serait d'ailleurs techniquement irréaliste à court terme. Elle doit en revanche acquérir la capacité de contrôler ses données, d'auditer ses systèmes critiques et de diversifier ses solutions technologiques afin d'assurer la continuité de ses services régaliens si une puissance étrangère décidait de lui couper l’accès.
Le défi stratégique du XXIe siècle
Une interrogation de fond s'impose à l'Afrique : un pays qui possède un drapeau, un gouvernement, des frontières et tous les attributs traditionnels d'une nation, mais qui ne maîtrise ni ses communications, ni ses données, encore moins les outils logiciels qui font fonctionner son appareil d’État, peut-il encore véritablement se prétendre souverain ?
Commentaires (4)
Prenons un exemple très récent : de l'achat de CAPACITÉS EN BANDE PASSANTE SATELLITAIRE SUR ONEWEB-EUTELSAT par le Sénégal.
Contrairement au réseau satellitaire Starlink, qui utilise des liaisons laser inter-satellites pour répartir la bande passante entre ses satellites en orbite terrestre basse (LEO), le service OneWeb d'Eutelsat nécessite des stations au sol réparties dans le monde entier pour capter la bande passante des câbles sous-marins et la relayer vers les satellites. C'est précisément ce qui semble avoir été mis en place à Gandour, au Sénégal, un petit village situé à quelques kilomètres seulement de la côte, au large de Dakar. Dakar constitue un point de convergence pour une douzaine de câbles sous-marins — dont certains parmi les plus modernes et performants au monde, tels que 2Africa (Meta), MainOne et Equiano (Google), aux côtés de câbles plus anciens toujours en service. Comment, dès lors, justifier l'affirmation selon laquelle cette initiative viserait à accroître la bande passante satellitaire du Sénégal dans le cadre d'un « New Deal technologique » ? Il est déconcertant — et difficile à accepter — d'entendre de telles absurdités destinées à bercer les Africains d'un faux sentiment de sécurité. Doit-on croire que l'État sénégalais investit (via sa participation au capital d'Orange SN/SONATEL) dans des capacités de bande passante satellitaire alors que celles-ci sont déjà largement disponibles juste sous ses pieds à Gandour, grâce aux câbles sous-marins situés au large de Dakar ? Par conséquent, contrairement aux annonces officielles, nous avons affaire ici à une station relais clandestine de OneWeb ; le réseau OneWeb-Eutelsat devrait verser une somme substantielle à l'État sénégalais au titre de la location du site, de l'utilisation des fréquences, etc.
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