[Reportage] Souveraineté alimentaire : Comment la région de Matam est en train de réussir le pari du blé
De 2,5 à 71 hectares et 18 tonnes récoltées par un pionnier durant la contre-saison : en trois campagnes, la culture du blé gagne du terrain à Matam. La filière ambitionne de devenir, à l’instar du riz, une spéculation majeure pour renforcer la souveraineté alimentaire du pays.
La culture du blé n’en est qu’à ses débuts dans la région de Matam. Mais elle ouvre déjà plusieurs portes et les plus intéressantes sont peut-être encore à venir. Dans les périmètres pilotes de Kanel et Matam, une nouvelle génération d’agriculteurs trace sa route. Pour eux, le blé n’est plus une simple culture d’essai. C’est une réponse directe à un paradoxe national. La vision d'Anthoumane, pionnier du blé dans le Damga, tient en une phrase : « Produire localement le blé que chaque foyer sénégalais consomme déjà, pour gagner en souveraineté alimentaire et en revenus ». Trois ans après l’expérimentation dans cette zone, il vient de battre un record : 18 tonnes récoltées cette saison.
À quelques kilomètres du village de Soringho, dans la commune d'Ouro Sidi, Anthoumane Konaté, un retraité de France, continue de surprendre en cultivant avec succès du blé de qualité. Son champ est un véritable exemple de ferme intégrée. On y trouve un verger comprenant des manguiers, des agrumes, des anacardiers, des pamplemoussiers, des papayers et une bananeraie. À côté, le maraîchage propose des légumes à feuilles et des oignons en rotation pour maintenir la fertilité du sol toute l'année. Pour l'aviculture, des oies, des canards, des poules, des pintades et des perdrix sont élevés. S'y ajoute aussi un petit élevage.
Au milieu du champ, une batteuse à courroie fonctionne à plein régime sous le soleil. La machine rugit en avalant les gerbes de blé. La paille virevolte et la poussière emplit l'air. Les graines tombent, se déversant en cascade dans les bassines. La sueur perle sur le front des deux ouvriers dont les gestes suivent le rythme de la machine. Au fur et à mesure, les sacs se remplissent et s'entassent. Ici, l'expérimentation n'est plus une expression conditionnelle. On parle désormais de tonnes, de rendement et de sacs qui s'accumulent.
Anthoumane Konaté fait partie des premiers à avoir cru. Quand les techniciens ont lancé la phase d’expérimentation dans le Damga, il a mis sa terre, son temps, sa conviction. « On doutait que le blé puisse pousser ici, que le climat, que le sol... Moi, je voulais juste essayer. Trois ans après, je suis toujours là. Et je continue ».
Année après année, il a ajusté : choix des variétés, dates de semis, maîtrise de l’eau. L’échec des débuts est devenu expérience. Cette année, le résultat tombe : 18 tonnes récoltées. Un chiffre qui fait taire les sceptiques. « C’est la preuve. Ce n’est plus un test. Le blé peut nourrir nos ménages, créer des emplois ici chez nous. Ma ferme volonté, c’est de continuer, de montrer le chemin aux autres ».
Les tests ont commencé en 2024. Pour cette première, le programme a misé sur deux producteurs de la commune d'Ouro Sidi dans le département de Kanel : Anthoumane Konaté, du village de Soringho, et Aboubakri Bah, du village de Bow. L’accompagnement était total : c’était l'État qui avait fourni les semences et les engrais gratuitement pour les deux. Dès la première saison, les chiffres ont parlé : Anthoumane Konaté réalise 5 tonnes à l'hectare et Aboubakri Bah, 3 tonnes à l'hectare. Depuis, pour Anthoumane, le blé n’est plus une simple culture d’essai, c’est une réponse directe à un paradoxe national. Son ambition tient en une phrase : « Produire localement le blé que chaque foyer sénégalais consomme déjà, pour gagner en souveraineté alimentaire et en revenus ». Une perception qui repose sur deux constats majeurs.
Le premier constat est celui d’une dépendance économique et alimentaire qui n’a plus lieu d’être. « Tous les jours, dans chaque maison au Sénégal, on mange du pain le matin. On consomme des gâteaux, du couscous, de la bouillie. Et pour tout cela, la farine que nous utilisons est importée d’Amérique ou d’Europe ». « Nous payons donc le prix de la production à l’étranger, auquel s’ajoutent le coût du transport et les marges des importateurs ». Or, selon lui, ce paradoxe n’a plus de justification. La région dispose de l’eau, du soleil et des sols adaptés pour produire du blé en quantité et en qualité.
Le deuxième constat est celui d’une opportunité économique évidente et complète. Le blé est une culture très rentable. Au-delà du prix du grain, ce qui séduit le pionnier, c’est que dans la culture du blé, on ne jette rien. Le grain est transformé en farine. Le son de blé est très recherché pour l’alimentation du bétail et de la volaille. La paille de blé, elle, est jugée plus nourricière que la paille de riz par les éleveurs. Chaque partie de la plante a donc une valeur marchande. À cela s’ajoute le fait que la culture est peu contraignante du point de vue des opérations culturales, ce qui permet de démarrer avec des moyens limités. En articulant ces deux constats, la logique du pionnier devient claire : si « le pays a un besoin structurel et quotidien en blé, et si la culture permet de générer un revenu appréciable tout en valorisant tous les sous-produits, alors il faut produire ».
Dans le Damga, l’expérience est en train de faire école. La question est de savoir si elle fera politique. Ce n’était au départ qu’un champ d’essai. Aujourd’hui, c’est une référence. Avec l’expérience capitalisée, le champ du pionnier Anthoumane est devenu une école à ciel ouvert. Le message du pionnier ne passe plus seulement par les mots ; il passe par les résultats.
« Mon combat relève bien du possible. Au lieu de faire des théories, j’ai montré en disant : "Voilà, regardez" ». Pour lui, le blé n’est pas seulement une nouvelle spéculation ; c’est une culture de souveraineté pour le Sénégal et une culture d’opportunité pour lui. Le pionnier, qui nourrit l’ambition de passer à de grandes superficies, multiplie les exigences en matériel (tracteurs, semoirs, etc.), affirmant que sans mécanisation, il est difficile d’étendre les surfaces et de répondre à la demande nationale. « Le blé sur de grandes surfaces, il faudrait quand même un peu de matériel pour ça. C’est vrai, mais tout repose sur les orientations politiques ».
La preuve attire. Avec l’expérience capitalisée, le champ du pionnier est devenu une école. Des producteurs de la région et des ressortissants de la sous-région, notamment du Mali et de la Mauritanie, y séjournent périodiquement. Ils viennent voir, toucher, apprendre l’itinéraire technique. Du semis à la transformation, le Damga exporte désormais un savoir-faire. En attendant, le pionnier a bouclé la boucle : « Moi, avec ce que je fais, j'ai commencé à transformer le blé, à le commercialiser. Il nourrit ma famille et mon bétail. Graines, son, paille : tout est valorisé, l’exploitation est un modèle complet qui nourrit les hommes et le bétail ».
Dans les périmètres pilotes de Kanel et Matam, une nouvelle génération d’agriculteurs trace sa route. Pour eux, le blé n’est pas une simple culture d’essai. C’est une réponse directe à un paradoxe national. Selon les techniciens, les raisons de cet engouement s’expliquent d’abord par la facilité et la valeur de la culture : « Le blé, non seulement est une culture qui s'adapte et qui n'est pas tellement contraignante du point de vue des opérations culturales, mais c'est aussi une culture à haute valeur marchande. Ces deux aspects ont vraiment poussé les paysans à se lancer dans la culture du blé ».
Rien ne se perd dans la culture du blé : la paille, les graines, le son, tout se consomme, les sous-produits comme le produit lui-même. Selon les estimations, la tonne de blé est vendue entre 400 000 FCFA et 600 000 FCFA, le kilo variant ainsi, selon sa nature, entre 400 FCFA et 600 FCFA, ce qui offre des revenus appréciables aux producteurs, compte non tenu des bénéfices engrangés sur les sous-produits. Donc, même si le rendement en grain est moyen, il y a des revenus de compensation.
Dans la région de Matam, la première année, les superficies portaient sur 2,5 hectares ; la deuxième année, 25 hectares ont été atteints au niveau de la région de Matam. Et pour cette troisième campagne, ce sont 71 hectares qui ont été cultivés, avec 10 hectares dédiés à la production de semences.
Selon les premières estimations de terrain de la campagne de contre-saison, sur les 71 ha cultivés, les rendements se situent entre 2,7 t/ha et 3 t/ha. Cette culture émergente redessine la carte agricole de la région. Comme le souligne Moussa Mbodji, directeur adjoint de la délégation de la SAED de Matam, elle est sur la voie de donner une nouvelle configuration aux productions agricoles de la région où l'on peut déceler plusieurs zones de production, surtout dans les communes d'Ouro Sidi, Bokidiawé et Orkadiéré, où la culture du blé devient de plus en plus importante.
Dans les champs pilotes des départements de Kanel et de Matam, la culture du blé est pour le moment l’affaire des hommes, avec une présence des jeunes. Eux seuls se sont lancés dans l’expérimentation. Les femmes regardent. Pour le moment, elles ne sont « pas encore entrées dans l’exploitation », confie Moussa Mbodji. Pourtant, elles ont un atout majeur : la terre. Ou du moins, les jardins.
Ainsi, du champ au jardin, quelque chose se prépare, car le blé ne demande pas de gros travaux ni de sols lourds qui retiennent l’eau. Et c’est là que cela devient intéressant. Les jardins offrent des sols meubles, limoneux ou sablo-limoneux, bien drainés. Des conditions jugées très aptes à la culture du blé selon le technicien. L’équation est simple : une fois la technique maîtrisée par les pionniers, rien n’empêche les femmes d’adopter la spéculation à leur niveau, comme elles l’ont fait pour d’autres cultures. Les spécialistes y voient un schéma déjà connu : d’abord les hommes testent, ensuite, quand la culture est sécurisée et rentable, les femmes s’en emparent pour diversifier la production familiale et les revenus. À Kanel et Matam, tous les ingrédients semblent réunis. Il reste à franchir le cap de la sensibilisation et de l’accompagnement technique pour que les femmes allient le jardin des autres spéculations au jardin de blé dans un souci de sécurité alimentaire.
Avec une progression de 2,5 à 71 hectares en trois campagnes, la culture du blé s’impose désormais comme une culture crédible dans la région de Matam. Portée par l’accompagnement de l’État, l’expertise de la SAED et le travail de recherche de l’ISRA, la filière vise désormais la mise à l’échelle. L’ambition est claire : faire du blé une spéculation majeure, aux côtés du riz, pour diversifier les revenus des producteurs et contribuer à la souveraineté alimentaire du pays.
Commentaires (7)
Participer à la Discussion
Règles de la communauté
💡 Astuce : Utilisez des emojis depuis votre téléphone ou le module emoji ci-dessous. Cliquez sur GIF pour ajouter un GIF animé. Collez un lien X/Twitter, TikTok ou Instagram pour l'afficher automatiquement.
Se connecter
Commentez avec votre profil, votre photo, et soyez averti des réponses.