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État civil au Sénégal : après l'affaire "Bébé Diène", poser enfin les vraies questions (Par Yankhoba Mané)

Auteur: Yankhoba Mané

État civil au Sénégal : après l'affaire "Bébé Diène", poser enfin les vraies questions (Par Yankhoba Mané)

État civil au Sénégal : après l'affaire "Bébé Diène", poser enfin les vraies questions (Par Yankhoba Mané)

Il y a des affaires qui font du bruit le temps d'un cycle médiatique. Et puis il y a celles qui, sous la surface, révèlent quelque chose de plus profond quelque chose que l'on savait sans vouloir le nommer.

L'affaire dite « Bébé Diène » appartient à cette seconde catégorie. Non pas parce qu'elle implique une célébrité de l'arène, mais parce qu'elle expose, avec une clarté brutale, la fragilité structurelle d'un édifice censé être le socle de toute notre citoyenneté : l'état civil.

Nous avons tous vécu ou connu des personnes ayant vécu des situations similaires avec l’état civil Combien de nos camarades ont dû mettre terme à leurs études à cause de « problèmes de papiers » ? combien ont dû sursoir à un voyage pour les même raisons ? quand ce n’est pas le défi de la déclaration de la naissance dans certaines localités, c’est l’obtention du précieux sésame, premier diplôme acquis d’office par tous sénégalais. 

Que dire alors des joueurs de navetanes et autres élèves obligés de «Lidieunti » des papiers pour espérer réaliser leur rêves car nos inscrits sur les fichiers ou simplement obligés de se « réinventer une identité administrative » pour espérer trouver quelque chose ?

 Ce que les faits disent réellement

 

Le 4 mai 2026, la Sûreté Urbaine de Dakar a démantelé une association de malfaiteurs spécialisée dans le faux et usage de faux en écriture authentique, la détention de documents administratifs falsifiés et la substitution de parenté. Onze individus ont été interpellés, après une saisine de la Direction de l'Automatisation des Fichiers (DAF).

Au cœur de l'affaire : un registre parallèle non coté, non paraphé, non clôturé, dépourvu de toute authentification, aux pages manquantes et à la numérotation incohérente. C'est un numéro d'acte déjà attribué à un tiers qui a permis de détecter l'anomalie et de remonter le réseau.

Le mécanisme reposait sur des substitutions de filiation : un commerçant se présentait comme le père du lutteur, son épouse comme sa mère. Grâce à ce montage, Amadou Cheikhou Diallo, de nationalité guinéenne, a pu obtenir une carte nationale d'identité, un passeport et une licence de lutte sénégalaise. Dix ans d'activité dans l'arène nationale. Dix ans sous une identité entièrement fabriquée.

Mais réduire cette affaire à un fait divers sportif serait une erreur d'analyse. L'officier d'état civil mis en cause Hamady Diallo alias « Nini » était en réalité le premier adjoint au maire de la commune de Wakhinane Nimzatt. C'est là que réside la vraie gravité du dossier : la fraude n'était pas extérieure à l'institution. Elle l'habitait.

Pas un cas isolé : une géographie de la fraude

Ce qui rend ce moment particulier, c'est l'accumulation. En moins de six mois, trois affaires ont éclaté dans des registres quasi-simultanés, et sur des géographies distinctes.

À Kafountine en décembre 2025, un réseau structuré au sein de la mairie produisait de faux actes de naissance insérés dans les registres officiels avec invention de parents fictifs. La première adjointe au maire elle-même validait ces documents sans contrôle. Lors des perquisitions, huit registres couvrant la période de 1977 à 2016 ont été scellés.

À Ziguinchor, un réseau sophistiqué opérait dans plusieurs localités Kaour, Niaguis, Enampore, Djouloulou avec des faux documents vendus entre 6.000 et 250.000 FCFA selon le profil du client. Les agents complices procédaient à des insertions d'actes après la clôture officielle des registres, ou utilisaient les espaces vides pour créer des identités de toutes pièces.

Pour expliquer leurs actes, plusieurs agents ont simplement évoqué la faiblesse de leurs salaires et l'attrait des gains financiers illicites. Ce n'est pas une excuse. C'est un diagnostic.

On ne peut plus parler de dérapages isolés. La répétition, la géographie, les modes opératoires convergents désignent une fragilité systémique. La question n'est plus : comment de tels cas sontils possibles ?La question est : combien d'autres registres parallèles n'ont pas encore été découverts ?

Des réformes réelles mais encore insuffisantes

Il serait injuste de nier les efforts engagés. L'État a bougé, et sur plusieurs fronts.

En mars 2025, le Premier ministre Ousmane Sonko a annoncé treize mesures pour moderniser le système d'état civil, dont la gratuité des déclarations de naissances, décès, mariages et divorces. Sur le plan technique, j'ai eu l'occasion, dans le cadre de mes activités professionnelles, de participer à deux séances de travail avec des équipes de l'ANEC, sous l'ancien directeur. Ces échanges m'ont permis de mesurer à la fois l'ampleur du chantier engagé et la sincérité des équipes qui le portent.

Le plan NEKKAL, tel que présenté à l'époque, affiche des résultats tangibles : 20 millions d'actes numérisés sur un objectif de 30 millions, 2.800 agents formés, et un partenariat structurant conclu avec Sénégal Numérique SA pour interconnecter les centres d'état civil à travers le pays. À ce jour, 400 centres sur les 600 que compte le pays sont équipés du logiciel national de gestion.

Plus récemment, le directeur général de l'ANEC a annoncé la tenue prochaine d'Assises nationales consacrées à une refonte en profondeur du secteur.

Ce sont des signaux positifs. Mais les affaires de Wakhinane, Kafountine et Ziguinchor nous rappellent que ces avancées coexistent avec des failles béantes sur le terrain. Et que le nombre d'élèves sans acte de naissance 409.789 recensés en 2024 pour les seuls cycles préscolaire et élémentaire dit quelque chose d'essentiel : nous ne pouvons pas construire une identité numérique crédible sur une base aussi lacunaire.

La digitalisation : réponse ou déplacement du problème ?

C'est la question que personne ne pose franchement.

Numériser 20 millions d'actes, c'est considérable. Mais si une partie de ces actes a été produite sur des registres parallèles non cotés, non paraphés et inconnus des autorités judiciaires, que numériset-on exactement ? La digitalisation, si elle n'est pas précédée d'une certification rigoureuse des données sources, risque de simplement donner une apparence de modernité à une base corrompue.

C'est d'ailleurs lors de ces mêmes séances de travail que j'avais posé la question directement aux équipes de l'ANEC : au vu de l'évolution technologique, envisagent-ils d'intégrer la blockchain dans le processus ? La réponse reçue à l'époque ne m'avait pas convaincu. Aujourd'hui, au regard de ce que révèlent les affaires récentes, je reste persuadé que c'est une piste sérieuseet urgente.

La blockchain appliquée à l'état civil, c'est précisément la réponse technique aux modes opératoires que nous venons de décrire : chaque acte enregistré devient une entrée immuable, horodatée, vérifiable par n'importe quelle autorité habilitée, et impossible à modifier rétroactivement sans laisser de trace. Un registre parallèle non paraphé, des insertions après clôture, des numéros d'actes dupliquéstout cela devient techniquement impossible dans un système distribué de ce type. Certains pays africains, dont le Ghana et le Rwanda, ont déjà expérimenté des solutions de ce genre pour sécuriser des registres publics sensibles. Le Sénégal, avec son écosystème technologique et l'infrastructure de Sénégal Numérique SA, a les capacités d'y réfléchir sérieusement. À condition que la volonté politique suive.

La vraie question n'est donc pas : faut-il digitaliser ? la réponse est oui, évidemment. La vraie question est : dans quel ordre, avec quelle méthode de vérification des données, et sous quel contrôle citoyen ? 

 Les communes : dernier kilomètre et premier maillon

Tout se joue à l'échelon communal. C'est là que les actes sont produits, que les officiers d'état civil exercent, que les registres sont tenus. Et c'est là aussi que les complicités s'organisent le plus facilement, précisément parce que c'est là que la supervision est la plus faible.

Quelques pistes méritent d'être explorées sérieusement, et certains d'entre nous entendent bien les porter non pas depuis les tribunes, mais depuis les mairies :

La certification préalable des données.  Avant tout déploiement du logiciel national, chaque commune devrait procéder à un audit de cohérence de ses registres : vérifier la séquentialité des numéros d'actes, s'assurer que les registres sont cotés et paraphés, détecter les doublons. La DAF a montré qu'elle pouvait jouer ce rôle de contrôle. Il faudrait le systématiser, en faire une obligation préalable à la connexion au registre national.

La traçabilité en temps réel. Chaque acte enregistré devrait générer une empreinte horodatée dans le système central, rendant impossible l'insertion rétroactive la technique utilisée dans les trois affaires citées.

 

La revalorisation des agents. Les aveux de Ziguinchor le disent sans détour. La réforme ne peut pas faire l'économie d'une réflexion sur les conditions d'exercice de ce métier essentiel. Un agent sous-payé, face à une demande de service frauduleux, ne devrait pas être la seule ligne de défense du système.

 

L'implication des acteurs communautaires. Imams, chefs de quartier, responsables associatifs : ils sont souvent les premiers à savoir que quelque chose « ne colle pas » dans l'histoire civile d'un individu. Les associer formellement à un mécanisme de veille locale serait plus efficace et moins coûteux que n'importe quel dispositif purement technique. Sur ce volet, Une startup Digital Nisa avait opté pour une prise en charge de la digitalisation d’un premier levier très important, celui de la déclaration de la naissance dans les endroits reculés. Le principe était simple, mettre à disposition de tous les relais communautaires des tablettes ou application offline, permettant de déclarer officiellement toute naissance dans la localité. Ce premier acte permettrait d’éviter les déclarations tardives dues aux distances ou à l’absence de dispositifs dans les endroits reculés. Elles (Digital Nisa) ont gagné des compétitions de projets, mais l’accompagnement nécessaire par les autorités n’a pas suivi et le projet à été abandonné.

Le non-dit du New Deal Technologique

Le New Deal Technologique, référentiel numérique du Président Bassirou Diomaye Faye, invite à la modernisation de l'administration par la digitalisation et la souveraineté numérique. C'est une ambition légitime et nécessaire. Mais elle repose sur un présupposé implicite : que les données à numériser sont fiables.

L'état civil est le fondement de cette ambition. Pas un outil parmi d'autres. Sans identité civile certifiée, il n'y a pas d'identité numérique crédible, pas d'interopérabilité entre administrations, pas de souveraineté numérique réelle. L'état civil n'est pas la variable dépendante de la transformation numérique il en est la condition préalable.

C'est peut-être le message le plus important que les Assises nationales annoncées devront porter : refonder ne signifie pas seulement numériser davantage. Refonder signifie recertifier, contrôler, responsabiliser et protéger chaque Sénégalaise et chaque Sénégalais contre le vol le plus silencieux qui soit : le vol de son identité.

L'état civil n'est pas un sujet technique réservé aux spécialistes. C'est un sujet de gouvernance locale, de proximité, de confiance quotidienne entre le citoyen et son administration.

J'ai travaillé avec les institutions qui portent cette réforme. J'ai posé des questions qui restaient sans réponse satisfaisante. J'ai observé les fragilités de l'intérieur. Et j'ai la conviction que le changement ne viendra pas uniquement d'en haut.

Il viendra des communes qui décident de faire autrement. Des élus locaux qui traitent l'état civil non pas comme une formalité administrative, mais comme un acte politique fondamental celui par lequel une collectivité dit à chacun de ses membres : tu existes, tu comptes, et nous en sommes garants.

 

Yankhoba Mané

Professionnel du numérique et de l'innovation, 

Secrétaire Général Pastef Sicap Liberté

Auteur: Yankhoba Mané
Publié le:

Commentaires (10)

Trier par :
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    POMPE ⭐ Top commentaire il y a 5 mois
    En tout cas le réseau des faux papiers avec la communauté guinéenne la souveraineté sénégalaise sera perdue dans quelques années cette communauté fait la moitié de la population du Sénégal
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    La responsabilité de PASTEF il y a 5 mois
    Vu que PASTEF s'appuie sur les votes des jeunes, et qu'il y a presque des millions de jeunes étrangers ayant frauduleusement la carte d'identité sénégalaise et tous prêts pour voter pour PASTEF.. Ku yor sa xel di xalaat wara xamni nekul né État actuel bi fi nekk moy régler ce problème de remplacement démographie très dangereux pour le pays. Personnellement je ne voterai plus pour PASTEF à cause de ça !
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    Darkpenguin il y a 5 mois
    La solution est simple : des contrôles systématiques ciblant les ressortissants étrangers, fondés sur une discrimination positive par le biais du profilage racial, afin de démanteler le réseau de faux documents d’identité et de leur permettre d’obtenir un document légal. La reconnaissance par la faciès des personnes présentant une carte d’identité sénégalaise et la vérification de l’authenticité du document suffiront à dissuader les étrangers de se livrer à ce trafic, parce que désormais comportant des risques considérables au quotidien.
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    WA il y a 5 mois
    Aucune volonté politique de Pastef de mettre un terme à ça ! Ils concentrent leur énergie à tenter de réhabiliter un contumax diffamateur plutôt que sécuriser notre état civil !!! Depuis 2022, c’est Pastef qui contrôle quasiment les mairies.
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    @Thiédo il y a 5 mois
    On doit procéder à une révision des actes d'état civil......La population sénégalaise ne franchit pas les 12 millions d’habitants.
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    PouloFouta Guinée il y a 5 mois
    La Gendarmerie nationale dout recuprés la confection des documents d'État Civile et il faut faire une refonte et repartir à Zéro pour retirer les fraudeurs
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    @ pompe il y a 5 mois
    Pourquoi tu cible slt les guinéens ? Libanais ? Français? Bissau? Malien ( keita toure Sylla Camara fofana?)

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