Les morts ne sont pas morts : ce que Cheikh Hamidou Kane nous laisse (Par Moussa Sene Absa et Abdou Samb)
La mort de Cheikh Hamidou Kane ne ferme pas une œuvre. Elle rend une question. Nous l’avons lue à deux. Nous la reprenons parce qu’elle n’a pas été résolue.
L’école était déjà la guerre
L’Aventure ambiguë ne raconte pas un jeune Peul partagé entre deux cultures. Elle pose un dilemme. Les Diallobé voient venir l’école étrangère. Le maître coranique y voit une menace pour l’âme. La Grande Royale, autre chose : ceux qui sont venus ne combattent plus seulement avec des armes. Ils combattent avec une école. Garder les enfants, c’est accepter d’être vaincu. Les y envoyer, c’est risquer de perdre ce pour quoi l’on voulait rester soi.
Kane ne choisit pas entre les deux. Fermer l’école du dehors au nom de la fidélité est une paresse. Y entrer sans retour, et appeler progrès ce qui n’est qu’un oubli, en est une autre. Samba Diallo paie cette tenue. Il apprend, s’éloigne, ne revient pas intact. Le livre ne le sauve pas.
Chez lui, l’ambiguïté n’est pas un flou. On peut prendre le savoir du monde. Encore faut-il demander ce qu’il coûte, et à qui.

Il a vécu la question qu’il écrivait
Il n’écrit pas cela depuis une marge. Il l’écrit depuis son Fouta natal, où l’école coranique tenait encore la première place. Saint-Louis ensuite, Dakar, Paris. Le droit, les lettres, la philosophie, le brevet de l’École nationale de la France d’Outre-mer. Samba Diallo, il l’a été avant de l’inventer : l’enfant qu’on envoie apprendre comment le monde joint le bois au bois, sans savoir ce qu’il rapportera.
Le retour n’a rien d’un roman. À la veille de l’indépendance, Mamadou Dia le nomme gouverneur de Thiès. Puis l’État se construit et déjà se déchire, entre Senghor et Dia. Il quitte son poste de ministre dans cette crise. Après, l’Afrique hors du Sénégal. Il n’a pas eu à nommer son africanité. Elle était dans les fonctions, dans les voyages, dans sa manière de traiter le continent comme un seul lieu de travail. Le gouvernement encore, jusqu’en 1988. Les Gardiens du Temple diront plus tard ce que devient un pays quand ceux qui devaient garder le lieu se mettent à le gérer.
Il est entré. Il a su sortir. Ce n’est pas si fréquent.
Ce que nous en faisons
Sa question est devenue la nôtre.
L’un l’a filmée sans la citer. Tableau Ferraille montre le pouvoir d’après l’indépendance, là où l’idéal rencontre l’arrangement. Ça twiste à Popenguine, une jeunesse qui apprend une autre langue, une autre musique, et dont on ne sait pas encore ce qu’elle garde. Madame Brouette, une dignité qui ne se demande pas à l’État : elle se tient dans le quotidien de celles que les récits officiels ne regardent pas. Ces films ne commentent pas Kane. Ils montrent que le déchirement n’a pas cessé.
L’autre la retrouve le jour où un enfant a dix-huit ans. Chaque parent africain connaît cette heure. L’Europe, les États-Unis, le Canada, la Chine. Un dossier, un visa, un avion. On appelle cela une chance. C’est souvent une nécessité. Celui qui laisse partir son enfant reprend, sans le savoir, la peur de la Grande Royale. S’il reste, que devient-il dans un pays qui n’a pas de place à sa mesure ? S’il part, que reste-t-il de lui, et reviendra-t-il ? Le dilemme est le même. Seul l’aéroport a changé.
Faire de la jeunesse la septième région de l’Union africaine, c’est vouloir sortir de là. Pas fermer les frontières. Faire que le départ cesse d’être le seul chemin, et qu’un parent envoie son enfant étudier dehors parce qu’il le choisit. Rester devrait pouvoir être une ambition. L’école d’ici devrait tenir assez pour que l’école d’ailleurs ne soit plus une fuite. Kane posait la question à un enfant. Nous la posons au continent.
Les morts ne sont pas morts
Birago Diop l’avait écrit dans Souffles. Ceux qui sont morts ne sont jamais partis. Ils sont dans l’arbre qui frémit, dans l’eau qui coule, dans la case, dans la foule. Le souffle change de lieu.
Kane entre dans ce souffle. Pas une mémoire à ranger. Une question qui continue.
Nous la reprenons à deux. Pas le même âge, pas le même métier. Un cinéaste qui a passé sa vie à regarder le pays. Un homme qui travaille à lui donner des institutions. Le même idéal, celui que Kane a laissé : ne pas avoir à choisir entre se fermer et se perdre.
Moussa l’a déjà rendu visible. Dans ses films, le déchirement n’est pas cité. Il est là. Une ville qui s’use, une jeunesse qui apprend une autre langue, une femme qui tient sans demander. Il continuera, au cinéma, dans la peinture. Le regard ne s’arrête pas à Yoff.
Moi, je le porterai ailleurs. Auprès de l’Union africaine, dans le travail avec la jeunesse, cela ne doit pas rester un livre de classe. Cela doit entrer dans la maison où un père, à dix-huit ans, n’a plus à choisir entre garder son enfant et le perdre.
L’un filme. L’autre cherche à faire tenir cela dans une institution. Nous ne pleurons pas un auteur. Nous reprenons une pensée là où il l’a laissée.
Cheikh Hamidou Kane n’est pas parti.
Moussa Sene Absa est cinéaste, peintre et compositeur sénégalais.
Abdou Samb est président de la Abdou Samb Foundation et ambassadeur honoraire auprès du Parlement panafricain pour la diaspora.
Commentaires (2)
pour un intellectuel d' un tel Niveau , contemporain de Cheick Anta , très insultant pour nous, d' autant plus qu' on répète ici la méthode coloniale, surtout culturelle.
Senghor lui est alle plus loin: L' emotion est negre, la raison Helene
Je ne veux pas affirmer des choses sans preuves, mais c' est a se demander si ces gens ne travailler pas contre l' éveil de leur propre peuple. En tout cas ils ont été soutenu pas les anciens colon (Honneur , Prix, temps d' antenne est..)
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