L'État protège l'hospitalité (la téranga); le désordre nourrit le rejet de l’autre L'hospitalité ne peut survivre sans l'État ( Par Babacar TALL)
Mais l'hospitalité n'est pas le désordre.
Elle ne signifie ni l'effacement de l'État, ni l'absence de règles, ni l'abandon de toute politique de contrôle. Une société ouverte n'est durable que lorsqu'elle est capable d'organiser l'accueil, de faire respecter le droit et de garantir à chacun que les mêmes règles s'appliquent à tous.
C'est précisément parce que le Sénégal a toujours été une terre d'accueil qu'il doit aujourd'hui s'interroger sur les moyens de préserver durablement cette tradition.
Depuis plusieurs mois, un sentiment de lassitude et d'exaspération s'exprime de plus en plus ouvertement dans une partie de la population.
Cette inquiétude s'inscritbdans un contexte économique difficile. Le coût de la vie pèse lourdement sur les ménages.
Le chômage, notamment celui des jeunes diplômés, demeure préoccupant. L'accès au logement reste difficile.
Les services publics sont soumis à une pression croissante.
Dans un tel contexte, tout phénomène donnant le sentiment d'un affaiblissement de l'autorité publique devient rapidement un facteur de tension.
Or chacun peut constater, particulièrement dans l'agglomération dakaroise, la multiplication de situations qui alimentent ce sentiment.
Des femmes accompagnées de très jeunes enfants sollicitent quotidiennement l'aumône aux principaux carrefours. Des enfants passent leurs journées dans la rue au lieu d'être protégés. Des réseaux de mendicité semblent parfois exploiter cette détresse humaine. L'occupation anarchique de nombreux espaces publics complique la circulation, dégrade le cadre de vie et nourrit un sentiment de désordre.
À cela s'ajoute une recrudescence de certaines formes de prostitution, aussi bien dans les rues de Dakar que sur les réseaux sociaux, où des pratiques de démarchage deviennent de plus en plus visibles. Au-delà des considérations morales, cette évolution interroge en matière de sécurité, de santé publique, de protection des personnes vulnérables et de lutte contre les réseaux d'exploitation.
Pris isolément, chacun de ces phénomènes appelle une réponse spécifique.
Mais leur accumulation produit un effet plus profond : celui d'une perte de confiance dans la capacité de l'État à faire respecter les règles qui organisent la vie collective.
L'histoire montre que les tensions entre populations ne naissent presque jamais d'un seul événement.
Elles se construisent progressivement.
Lorsque les citoyens ont le sentiment que certaines difficultés perdurent sans réponse, leur frustration finit parfois par se déplacer. Au lieu de mettre en cause les insuffisances de l'action publique, certains en viennent à tenir les étrangers eux-mêmes pour responsables de désordres qui relèvent d'abord de la responsabilité de l'État.
C'est ainsi que prennent naissance les discours de rejet.
Les réseaux sociaux accélèrent considérablement ce phénomène. Une vidéo, une altercation, une scène de mendicité ou un comportement provocateur peuvent être diffusés des milliers de fois en quelques heures et être présentés comme représentatifs d'une communauté entière.
Les généralisations remplacent alors les faits. Les émotions prennent le pas sur la raison.
C'est précisément ce mécanisme qu'il faut empêcher avant qu'il ne s'enracine durablement.
Il serait tout aussi contre-productif de nier que certains comportements individuels peuvent contribuer à détériorer le climat.
Lors de certaines compétitions sportives, des scènes montrant des personnes résidant au Sénégal célébrant ostensiblement les défaites de la sélection nationale ont suscité une vive incompréhension. Chacun est naturellement libre de soutenir son équipe d'origine. Mais lorsque ces manifestations sont perçues comme une provocation dans le pays d'accueil, elles nourrissent un sentiment de distance et parfois d'hostilité.
De même, tout comportement traduisant un mépris des lois, des usages ou des règles de vie collective fragilise le pacte de confiance indispensable à une coexistence harmonieuse.
Ces attitudes demeurent le fait d'individus.
Elles ne sauraient justifier une mise en cause globale de communautés entières.
Mais elles rappellent également que l'intégration repose autant sur des droits que sur des devoirs.
Le Sénégal est parti aux instruments juridiques de la CEDEAO garantissant la libre circulation des personnes. Ce principe est l'une des plus grandes réussites de l'intégration ouest-africaine.
Mais la libre circulation ne signifie pas l'absence de règles.
Elle garantit la possibilité de circuler et de séjourner dans le respect des textes communautaires et des législations nationales.
Les États conservent pleinement leur compétence pour identifier les personnes présentes sur leur territoire, vérifier leur situation administrative, faire respecter les règles relatives au séjour, lutter contre les réseaux criminels et préserver l'ordre public.
Autrement dit, exercer un contrôle administratif n'est pas contraire à la libre circulation. C'est au contraire l'une des conditions de son bon fonctionnement.
À cet égard, une initiative simple pourrait produire des effets importants.
Beaucoup de ressortissants de la sous-région ignorent les formalités applicables lorsque leur présence au Sénégal se prolonge au-delà de la période de libre séjour prévue par les textes.
Une vaste campagne nationale d'information devrait être organisée.
Elle pourrait être menée aux postes-frontières, dans les préfectures, les sous-préfectures, les représentations diplomatiques des États membres de la CEDEAO, ainsi que dans les médias et sur les réseaux sociaux.
Son objectif serait simple : rappeler les droits dont bénéficient les citoyens de la CEDEAO, mais également leurs obligations, notamment celles relatives aux formalités administratives applicables lorsque leur séjour se prolonge au-delà des délais prévus par la réglementation sénégalaise.
Une telle politique protégerait les étrangers de bonne foi autant qu'elle renforcerait l'efficacité de l'administration.
La délivrance des titres de séjour ne doit pas être perçue comme une contrainte bureaucratique.
Elle constitue un instrument essentiel de connaissance du territoire, de sécurité juridique et de bonne administration.
Elle permet à l'État de mieux connaître les populations présentes, de lutter contre les réseaux d'exploitation, d'améliorer les statistiques publiques et de mieux anticiper les besoins en matière de santé, d'éducation, de sécurité et d'aménagement urbain.
Elle représente également une opportunité financière.
Les recettes provenant des timbres fiscaux et des droits perçus lors de la délivrance ou du renouvellement des titres de séjour pourraient être affectées au renforcement des services déconcentrés de l'État.
Elles permettraient notamment de recruter des agents supplémentaires dans les préfectures et les sous-préfectures, d'améliorer leurs conditions de travail, de moderniser les procédures administratives et de réduire les délais de traitement des dossiers.
Une administration mieux dotée serait en mesure d'assurer un suivi plus rigoureux des situations administratives, dans le respect des droits de chacun.
Le véritable danger ne réside pas dans la présence d'étrangers sur le territoire national.
Il réside dans le sentiment, réel ou supposé, que les règles ne sont plus appliquées avec la même rigueur pour tous.
C'est ce sentiment qui nourrit les frustrations.
C'est lui qui ouvre la voie aux discours simplistes et aux amalgames.
C'est lui qui, progressivement, peut conduire à une montée du rejet de l'autre.
Le meilleur moyen de combattre la xénophobie n'est donc pas de nier les difficultés. C'est d'y répondre avec méthode.
Renforcer les contrôles administratifs.
Lutter contre les réseaux de mendicité et d'exploitation des personnes vulnérables. Faire respecter les règles relatives au séjour.
Préserver l'espace public. Protéger les enfants.
Garantir une concurrence loyale entre les activités économiques. Toutes ces politiques relèvent d'abord de la responsabilité de l'État. L'hospitalité organisée : un choix de civilisation
Le Sénégal n'a pas à choisir entre l'ouverture et l'autorité. Les deux sont complémentaires.
Une hospitalité durable suppose des règles connues de tous, appliquées avec impartialité et portées par une administration efficace.
Accueillir dignement n'exclut pas de contrôler.
Respecter la libre circulation n'interdit pas d'exiger le respect des lois nationales. Faire appliquer le droit n'est jamais un renoncement à la solidarité.
C'est, au contraire, la condition de sa pérennité.
Si l'État assume pleinement cette responsabilité, il préservera ce qui fait depuis longtemps la singularité du Sénégal : une nation ouverte sur son environnement régional, fidèle à ses traditions d'accueil, mais suffisamment forte pour garantir que la générosité ne soit jamais confondue avec le désordre.
Car l'hospitalité n'est jamais aussi solide que lorsqu'elle repose sur un État de droit, respecté par tous et protecteur de chacun.
Je pense que cette version est plus solide sur le plan intellectuel et politique. Elle ne fait pas de l'étranger le problème ; elle soutient que l'absence de régulation publique peut créer les
conditions d'une montée des ressentiments, tout en proposant des solutions concrètes (information, titres de séjour, renforcement des capacités administratives, lutte contre les réseaux d'exploitation, protection de l'espace public). Cette approche est plus susceptible de nourrir un débat public sérieux et de convaincre un lectorat au-delà des personnes déjà acquises à cette analyse.
Commentaires (9)
Très pertinent. Je vous tire mon chapeau. Vous avez presque tout dit.
Il revient aux autorités de faire preuve de courage et de pragmatisme.
Sinon, le sentiment d'exasperation va monter crescendo.
La régularisation des étrangers est une manne financière mzis l'Etat s'en détourne pour depouiller les pauvres sénégalais
Participer à la Discussion
Règles de la communauté
💡 Astuce : Utilisez des emojis depuis votre téléphone ou le module emoji ci-dessous. Cliquez sur GIF pour ajouter un GIF animé. Collez un lien X/Twitter, TikTok ou Instagram pour l'afficher automatiquement.
Se connecter
Commentez avec votre profil, votre photo, et soyez averti des réponses.