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Lettre ouverte à Monsieur le Ministre de l'Éducation nationale : Six garçons sur quarante-sept : Où sont les autres ? (par Adama Sow)

Auteur: Adama Sow

Lettre ouverte à Monsieur le Ministre de l'Éducation nationale : Six garçons sur quarante-sept : Où sont les autres ? (par Adama Sow)

Lettre ouverte à Monsieur le Ministre de l'Éducation nationale : Six garçons sur quarante-sept : Où sont les autres ? (par Adama Sow)

Monsieur le Ministre,

À Joal-Fadiouth, il y a quelques jours, les autorités académiques ont organisé une fête de l'excellence pour honorer les meilleurs élèves de l'année. Quarante-sept enfants sont montés recevoir leur prix sous les applaudissements. Sur ces quarante-sept lauréats, six seulement étaient des garçons. Six. Le principal du collège de la Petite Côte, interrogé par la journaliste Ndeye Maty Dieng, correspondante de la RFM, n'a pas cherché de détour pour l'expliquer : « les garçons sont happés ailleurs ».

« Happés ailleurs. » En trois mots, cet éducateur de terrain a dit ce que nos statistiques nationales confirment, session après session, sans que nos politiques publiques en tirent les conséquences : nos garçons désertent l'école. Permettez à un citoyen qui a fait de la jeunesse le combat de sa vie, depuis 1985, Année internationale de la jeunesse, de porter ce cri devant vous, et devant la Nation.

Je veux d'abord rendre hommage à ce qui fut une réussite. Depuis trente ans, le Sénégal s'est battu, avec ses partenaires, pour scolariser ses filles. Ce combat était juste. Il a été gagné. À l'école élémentaire, le taux brut de scolarisation atteint aujourd'hui 91,2 % chez les filles, contre 76,0 % chez les garçons. Partout, désormais, l'indice de parité s'est inversé en faveur des filles. Nous devons en être fiers.

Mais toute victoire a son ombre. Et l'ombre de celle-ci porte un visage que nul programme ne regarde : celui du garçon qui n'est plus là. Les chiffres de votre propre administration le crient. À la session 2026 du baccalauréat, sur 180 786 candidats inscrits, on comptait 110 084 filles et seulement 70 702 garçons. Six candidats sur dix sont des filles. Les garçons sont devenus minoritaires devant l'examen, non parce qu'ils échouent, mais parce qu'ils disparaissent avant même de s'y présenter. La scène de Joal n'est pas une exception : c'est le visage local d'un basculement national.

Où vont-ils ? Ils vont à la mine : sur les sites d'orpaillage de Kédougou, l'abandon scolaire frappe deux fois plus les garçons que les filles. Ils partent dans les daaras, où le confiage, tradition respectable un temps dévoyée, arrache des dizaines de milliers de petits garçons à l'école de la République. Ils prennent les pirogues. Ils sont dans les réseaux de drogue, dans la délinquance et la débrouille. Et depuis quelques années, un mal nouveau les happe, dont je puis témoigner comme expert de la protection des jeunes en ligne : l'addiction aux paris sportifs et aux jeux d'argent en ligne.

Ce fléau n'est plus une rumeur. Le Centre de prise en charge intégrée des addictions de Dakar établit que 95 % des parieurs sont « à risque » et que la moitié sont en situation de jeu excessif, une souffrance, disent les médecins, comparable à celle de la drogue. Dans la banlieue de Guédiawaye, de Pikine, de Keur Massar, de Rufisque - les départements les plus peuplés du pays - j'ai vu, au fil de mes sessions de sensibilisation et de mes échanges avec vos propres inspecteurs d'académie, ces salles obscures où des adolescents brûlent leurs journées et leur avenir devant des écrans de pari. Ce qui a commencé dans la banlieue dakaroise gagne aujourd'hui tout le territoire , jusqu'aux collèges de la Petite Côte et d’ailleurs.

Et tous ces chemins mènent au même précipice. Selon l'enquête la plus récente de l'ANSD, plus d'un jeune de 15 à 24 ans sur trois - 34,1 % - n'est aujourd'hui ni en emploi, ni en études, ni en formation, et cette proportion augmente d'année en année. Voilà le réservoir d'exclusion où viennent se perdre nos décrocheurs. Que l'on ne s'y trompe pas : ce fléau frappe aussi durement nos filles, autrement et plus tard, lorsque le marché du travail les rejette malgré leurs diplômes. C'est bien la preuve qu'une politique de la jeunesse ne peut plus se penser au bénéfice d'un seul sexe.

Monsieur le Ministre, je mesure mes mots, et je refuse le procès facile : nommer le décrochage des garçons n'est pas retirer aux filles ce qu'elles ont durement acquis. Il n'y a ici nul choix à faire entre nos enfants. Retenir nos garçons ne coûte rien à nos filles. Mais continuer à ne regarder le monde qu'à travers la grille d'hier , celle où la fille seule était la victime éducative à protéger , c'est laisser une génération entière de garçons glisser hors de nos radars, et hors de la Nation.

Car ce garçon que l'école perd à quatorze ans, nous le retrouvons à vingt ans : désœuvré, vulnérable, candidat à l'exil, proie des trafics, ou révolté sans cause. Le décrochage scolaire des garçons n'est pas seulement une affaire d'école. C'est une question de sécurité, de cohésion, d'avenir national.

Je ne viens pas seulement alerter. Je viens demander. Que votre ministère commande enfin une étude nationale genrée sur le décrochage, intégrant ces nouveaux visages urbains que sont les paris et les addictions en ligne. Que nous passions d'une politique de « scolarisation des filles » à une politique d'équité qui protège aussi nos garçons, sans rien retirer à personne. Que la protection des mineurs face aux plateformes de paris devienne une priorité , dans le prolongement de la lucidité déjà exprimée au sommet de l'État. Et que l'on porte l'effort là où les périls se cumulent : la banlieue, les zones aurifères, les foyers de confiage.

Vous avez, dès la rentrée dernière, eu le courage d'encadrer l'usage du téléphone à l'école. C'est la preuve que ce gouvernement sait voir les périls du numérique. Je vous demande d'aller plus loin, et de regarder en face ce que nos chiffres , et une simple fête de l'excellence à Joal , nous disent depuis trop longtemps à voix basse.

Un pays qui perd ses filles perd son présent. Un pays qui perd ses garçons perd son avenir. Nous avons sauvé les unes. Il est temps, sans les lâcher, de ne plus abandonner les autres.

Dans l'espoir d'être entendu, je vous prie d'agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de ma haute considération.

Adama Sow

Journaliste,  spécialiste en usages numériques et protection des jeunes en ligne — Dakar

⚡ Résumé express généré par IA, vérifié par la rédaction
- 47 lauréats d’une fête de l’excellence à Joal-Fadiouth : 6 garçons seulement, selon le principal du collège « happés ailleurs ». - Au bac 2026, 110 084 filles candidates contre 70 702 garçons ; les garçons disparaissent avant l’examen. - 34,1 % des 15-24 ans sont sans emploi, études ni formation ; l’addiction aux paris sportifs en ligne aggrave le décrochage masculin.
Auteur: Adama Sow
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Commentaires (14)

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    RABY il y a 3 mois
    Merci monsieur pour cette lettre ouverte qui vient a son heure. Je suis une specialiste des questions de genre et je travaille dans ce domaine depuis plus de 30 ans. Il a fallu l'engagement sans relache des femmes qui ont ete traitees de tous les noms en passant, feministes, mecreantes et j'en passe pour atteindre ces resultats. je n'ai mis au monde que des garcons et je dis souvent a mes interlocuteurs que je peux defendre les filles parce que je connais leurs besoins dans le contexte de notre societe, mais il va falloir l'organisation et l'intervention des hommes pour defendre les droits des garcons. Mais sous l'influence du patriarcat les hommes pensent que les actions militantes qui ne rapportent pas gros c'est pour les femmes et les activites les plus renumeratrices c'est pour eux. Mes chers hommes, pour proteger les garcons vous pourrez apprendre de l'experience du mouvement des femmes qui vous a montre que c'est possible, mais il vous faudra bien relever les manches de vos chemises. Pas parce que les femmes ne veulent pas sauver leurs fils, mais parce que vous etes mieux places et outilles pour le faire.
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    A_ il y a 3 mois
    Excellent article J'ai ete surpris quand je voyais les resultats du bac avec plein de mention tres bien et presque que des filles. Les hommes ressaisissez vous Les femmes sont maintenant plus nombreuses dans les bureaux responsables et serieuses (et bcp de celibataires) pendant que certains hommes font les cloons. Nous allons droits vers une crise de hierarchie et d'autorité qui va impacter nos enfants en creant des hommes faibles.
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    Simple citoyen il y a 3 mois
    Vous verrez avec le nombre de réaction que les quetions sérieuses n'interressent plus grand monde dans ce pays. Ce qui les intéresse c'est la politique politicienne, la lutte, le foot, les thiantes et autres dahiras et j'en passe. Même la RTS s'y met. Les grandes émissions sont proposées en wolof et gare à l'invité qui glisse quelque mots de français. Il est vite rappelé à l'ordre : "waxal wolof" parce que la majorité ne comprend pas ce que tu dis. Pourtant les chiffres disent le contraire : le taux brut de scolarisation atteint aujourd'hui 91,2 % chez les filles, contre 76,0 % chez les garçons. Cela signifie que seule une minorité est sensée ne pas comprendre une émission en français. Puisque le wolof est partout (même les discours à la nation) pourquoi aller à l'école ? Autant aller chercher du travail tout de suite et aider sa famille.
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    CITOYEN LAMDA il y a 3 mois
    Parfaitement d'accord: Sauf que c'est pas seulement le boulot qu'ils partent chercher;;;
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    Djibson il y a 3 mois
    Belle contribution. Mais les filles n'en seront pour autant pas reconnues à leur juste valeur de 1ère de la classe, quand il s'agira de diriger ( à la maison, dans les entreprises, pour les postes de DG, dans le gouvernement , ou même à l'Assemblée, malgré la parité déclarée. Djigueen motoul, quoi. Bravo envore à cette contribution, qui fait réfléchir, et bien écrite, au demeurant.
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    RABY il y a 3 mois
    Merci monsieur pour cette lettre ouverte qui vient a son heure. Je suis une specialiste des questions de genre et je travaille dans ce domaine depuis plus de 30 ans. Il a fallu l'engagement sans relache des femmes qui ont ete traitees de tous les noms en passant, feministes, mecreantes et j'en passe pour atteindre ces resultats. je n'ai mis au monde que des garcons et je dis souvent a mes interlocuteurs que je peux defendre les filles parce que je connais leurs besoins dans le contexte de notre societe, mais il va falloir l'organisation et l'intervention des hommes pour defendre les droits des garcons. Mais sous l'influence du patriarcat les hommes pensent que les actions militantes qui ne rapportent pas gros c'est pour les femmes et les activites les plus renumeratrices c'est pour eux. Mes chers hommes, pour proteger les garcons vous pourrez apprendre de l'experience du mouvement des femmes qui vous a montre que c'est possible, mais il vous faudra bien relever les manches de vos chemises. Pas parce que les femmes ne veulent pas sauver leurs fils, mais parce que vous etes mieux places et "outilles" pour le faire.
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    ROXANE il y a 3 mois
    Mais ces politiques publiques et les mesures specialies ne sont pas le fruit du hasard, c'est le fruit de l'engagement des femmes avec un plaidoyer global en faveur de l'adoption de la CEDEF, les conferences sur les femmes dont le point d'orgue a ete la conference de Beijing et l'adoption d'un plan d'action. La promotion de l'education pour tous avec l'adoption des OMD en 2000 a fait le reste. L'inversion de la situation est planetaire, ce n'est pas seulement propre au Senegal.
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    db il y a 3 mois
    merci pour cette lettre ouverte et bravo pour votre engagement. Espérons que vous serez entendus
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    Citizen il y a 3 mois
    Belle contribution tirant sur une remarque qui nous embarque tous en tant que parents. Il faut reconnaitre que la société a fait longtemps la part belle à l'homme (le garçon) installé sur son pièdestral. Pendant que la fille entreprend avec les travaux ménagers, on autorise le garçon à aller jouer ou à regarder la télé; ma détermination de femme engagée est née de cette injustice (rires). Les femmes de ce pays sont plus entreprenantes à tous les niveaux (écoles, bureaux, foyers), quitte à inverser la tendance. Il nous reste juste à diriger ce pays et là nulle doute qu'elle vont réussir la pari de développer ce pays. Beaucoup de choses reste à être fait notamment cette parité qui n'est que de nom.
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    EDOUARD SAGNA il y a 3 mois
    Merci grand SOW, je vous félicite pour ton courage et les vérités.
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    Excellent il y a 3 mois
    Excellente production. Réflexions fort pertinentes. La fameuse discrimination positive va créer beaucoup d'effets négatifs. L'accès des filles et femmes à tous les postes doit certes être gagné mais l'erreur c'est qu'il aboutisse à l'exclusion passive des garçons. Il faut savoir équilibrer. C'est pourquoi je pense professionnelles de femmes sont dépassées et ne sont pas à encouragées outre mesure ( femmes juristes, femmes magistrats, femmes médecins, femmes ingénieurs, ...). Ça avait du sens au début mais maintenant plus.

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