Quand l'histoire s'accélère : le Sénégal au seuil d'un nouveau cycle politique (Par Abdou Fall, ancien ministre d'État)
Il est des périodes où l'histoire semble avancer à pas lents. Puis viennent des moments où les événements s'enchaînent avec une telle intensité qu'ils bouleversent en profondeur les équilibres politiques et institutionnels d'un pays.
Depuis l'alternance de mars 2024, le Sénégal vit incontestablement l'un de ces moments de bascule.
En quelques mois, une succession d'événements d'une portée exceptionnelle a profondément modifié les rapports de pouvoir au sommet de l'État : la rupture politique entre le Président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, le limogeage de ce dernier, son retour à l'Assemblée nationale, son élection à la présidence de cette institution, l'adoption d'une loi de révision constitutionnelle destinée à redéfinir les équilibres institutionnels, le recours introduit par le Président de la République devant le Conseil constitutionnel, puis la décision historique du 9 juillet 2026 invalidant ce texte.
Rarement, dans l'histoire politique récente du Sénégal, autant de faits majeurs se seront succédé en si peu de temps.
Cette séquence marque sans doute un tournant décisif du quinquennat. L'arrêt du Conseil constitutionnel a refermé le temps du droit. Il ouvre désormais celui de la politique.
C'est dans ce contexte qu'intervient l'audience annoncée entre le Président Bassirou Diomaye Faye et son prédécesseur, le Président Macky Sall.
Cette rencontre constitue, en elle-même, un signal rassurant. Elle conforte le Sénégal dans son statut de démocratie mature, capable de distinguer le temps de la compétition politique de celui de la République et de la Nation.
Comme l'a précisé le communiqué officiel, le Président Macky Sall a situé le cadre de cette audience ; celui d'un chef de l'État en exercice recevant un ancien Président de la République, aujourd'hui candidat à l'une des plus hautes fonctions de la diplomatie multilatérale.
Cette précision revêt une forte portée symbolique. Elle rappelle que, par-delà les alternances et les divergences, certaines responsabilités relèvent de l'intérêt supérieur de la Nation.
Le vœu de tous les Sénégalais attachés à notre tradition de nation civilisée est que cette rencontre débouche sur un engagement commun en faveur du rayonnement international du Sénégal, de la défense de ses intérêts stratégiques, ainsi que de la promotion du dialogue, de la paix et de la coopération entre les peuples.
Par delà cette rencontre, le Président de la République demeure toutefois interpellé sur sa responsabilité majeure de créer les conditions d'une clarification politique devenue inévitable.
La crise née de la rupture au sommet de l'État s'est désormais installée au cœur même des institutions. L'ampleur des déclarations publiques et la persistance des tensions rendent cette situation difficilement compatible avec les exigences de sérénité et de bon fonctionnement d'un État de droit.
Après la décision du Conseil constitutionnel et les réactions qu'elle a suscitées, notamment de la part du président de l'Assemblée nationale, se pose désormais la question de la viabilité d'un tel attelage institutionnel.
Dans ce contexte, la dissolution de l'Assemblée nationale apparaît comme l'une des hypothèses les plus sérieuses de l'agenda politique du pays.
Une telle décision offrirait au peuple souverain l'occasion de se prononcer sur les nouveaux rapports de force issus de cette rupture.
Si cette hypothèse venait à se concrétiser, le Sénégal s'engagerait dans des élections législatives d'une importance historique. Elles pourraient ouvrir la voie à une nouvelle configuration politique, davantage en phase avec les réalités du moment et susceptible de restaurer la cohérence, la stabilité et l'efficacité de nos institutions.
Au-delà des acteurs, c'est toute l'architecture politique du pays qui pourrait être profondément recomposée.
Le cycle ouvert en 2024 touche probablement à son terme. Un autre est en train de naître.
Dans cette nouvelle séquence, l'enjeu ne sera plus seulement celui des hommes ou des majorités. Il sera celui de la capacité des forces politiques républicaines à formuler des offres crédibles autour des grandes priorités nationales : la consolidation de l'État de droit, la stabilité institutionnelle, la souveraineté économique, l'emploi des jeunes, la transformation industrielle, l'éducation, la santé et la cohésion nationale.
Le Sénégal dispose d'institutions solides. Il a déjà démontré, à plusieurs reprises, sa capacité à surmonter les crises dans le respect du droit et des principes démocratiques.
Il lui appartient désormais de transformer les épreuves du moment en opportunités historiques de refondation.
L'histoire s'accélère sous nos yeux. Les décisions des prochaines semaines pèseront durablement sur l'avenir du pays.
Plus que jamais, les responsables politiques sont appelés à se hisser à la hauteur de ce moment. Au-delà des intérêts partisans, c'est l'avenir de la démocratie sénégalaise qui est en jeu.
Comme souvent dans l'histoire des nations, les grandes crises deviennent la matrice des grandes refondations.
Le Sénégal possède les ressources institutionnelles, humaines et démocratiques pour réussir cette nouvelle étape de son histoire. À la condition que prévalent, chez tous les acteurs, le sens de l'État, l'esprit de responsabilité et la primauté de l'intérêt national.
C'est à ce prix que le tournant que nous vivons ouvrira la voie à un Sénégal plus fort, plus stable et résolument engagé sur le chemin d'un développement démocratique, souverain et durable.
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