REPONSE A L’ARTICLE DE LANSANA GAGNY SAKHO SUR LA « CACOPHONIE DU SECTEUR PARAPUBLIC SENEGALAIS » : Une réforme nécessaire, mais un débat qui exige de la rigueur (Par Souleymane Z Cissokho)
Le Sénégal s’est engagé dans l’une des réformes institutionnelles les plus importantes durant ces dernières années à savoir : la rationalisation du secteur parapublic. À première vue, l’objectif peut sembler évident. Car, dans un contexte marqué par la contrainte budgétaire, l’exigence croissante de performance de la dépense publique et la nécessité d’une administration plus lisible pour les citoyens comme pour les partenaires économiques, il apparaît légitime de s’interroger sur la pertinence et l’efficacité des nombreuses structures publiques créées au fil des années. Les chiffres rendus publics lors du Conseil des ministres du 4 mars 2026 illustrent d’ailleurs l’ampleur du phénomène : les 19 entités concernées par la suppression cumulaient 28,051 milliards FCFA de dotations budgétaires en 2025, 9,227 milliards FCFA de masse salariale annuelle, 982 agents et 2,6 milliards FCFA de dette à fin 2024. Dans ces conditions, la volonté de rationaliser l’architecture institutionnelle de l’État apparaît non seulement compréhensible, mais également nécessaire. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’analyse proposée par Mr Lansana Gagny Sakho, qui évoque une certaine « cacophonie » du secteur parapublic sénégalais. Sur le principe, son interrogation mérite d’être entendue, ceci du fait qu’un État qui se veut moderne doit éviter les chevauchements institutionnels et garantir la lisibilité de ses instruments d’action.
Cependant, si le diagnostic général peut paraître recevable, certaines conclusions sectorielles appellent une discussion plus nuancée. Car en dénonçant la fragmentation de l’action publique, l’analyse tend parfois à placer dans une même catégorie des institutions qui n’ont ni les mêmes missions, ni les mêmes cibles, ni les mêmes fonctions économiques. Or dans un État stratège, la coexistence de plusieurs instruments publics n’est pas nécessairement synonyme de redondance, elle peut au contraire traduire une spécialisation fonctionnelle indispensable à la mise en œuvre d’une politique économique cohérente. Autrement dit, le véritable débat ne porte pas seulement sur le nombre d’agences publiques mais il concerne plus fondamentalement la doctrine d’organisation de l’État économique à travers des questions suivantes :
- Où faut-il fusionner ?
- Où faut-il articuler ?
- Où faut-il préserver ?
C’est à partir de cette grille de lecture qu’il convient d’examiner les institutions évoquées dans l’article de Mr sakho: APIX, ASEPEX, APROSI, BMN, ADEPME, DER/FJ, FONSIS et CDC.
I. APIX, ASEPEX et APROSI : rechercher la cohérence sans effacer les métiers
S’agissant du premier bloc, celui de la promotion économique, l’observation formulée par Mr Lansana Gagny Sakho renvoie à une préoccupation réelle. A ce titre, pour un investisseur ou pour un acteur économique extérieur, l’architecture institutionnelle sénégalaise peut parfois sembler être fragmentée.
En effet, plusieurs structures interviennent dans ce domaine. Dans ce cadre l’APIX agit principalement sur l’attraction des investissements et l’amélioration du climat des affaires, tandis que l’ASEPEX accompagne les entreprises dans la conquête des marchés internationaux et dans le développement des exportations. Quant à l’APROSI, elle intervient dans l’aménagement et la promotion de sites industriels.
À première vue, cette pluralité institutionnelle peut donner l’impression d’une dispersion. Pourtant, lorsque l’on examine attentivement leurs missions, on constate qu’il s’agit en réalité de fonctions économiques distinctes mais complémentaires.
- L’APIX agit sur l’investissement.
- L’ASEPEX agit sur l’exportation.
- L’APROSI agit sur l’infrastructure industrielle.
Dans ces conditions, le véritable enjeu n’est pas la suppression de ces institutions, mais la construction d’une chaîne cohérente entre investissement, industrialisation et exportation. Ainsi, si une rationalisation doit intervenir dans ce bloc, elle devrait viser avant tout une meilleure gouvernance d’ensemble, un parcours simplifié pour les investisseurs et une mutualisation des fonctions support, tout en préservant les compétences spécifiques de chaque structure.
II. DER/FJ, ADEPME et BMN : la confusion centrale du débat
C’est toutefois sur le second bloc que l’analyse de Mr Lansana Gagny Sakho révèle sa principale limite. En mettant sur un même plan la DER/FJ, l’ADEPME et le Bureau de Mise à Niveau, l’article laisse entendre qu’il s’agirait de structures intervenant dans un même champ fonctionnel. Or en faisant une analyse plus attentive, le constat montre qu’il s’agit en réalité d’institutions intervenant à des moments différents du cycle de développement de l’entreprise car à ce niveau :
- La DER agit principalement sur l’initiative entrepreneuriale et l’accès au financement.
- L’ADEPME intervient davantage dans l’accompagnement, la structuration et le conseil aux PME.
- Le Bureau de Mise à Niveau intervient quant à lui sur la transformation productive et la compétitivité industrielle des entreprises.
Cette distinction est essentielle.
Le BMN ne travaille pas d’abord sur l’idée d’entreprise, mais intervient surtout sur des entreprises déjà engagées dans une activité économique réelle et disposant d’un certain niveau de maturité, afin de les accompagner dans un processus structuré de modernisation. Par conséquent son action vise notamment à améliorer la productivité, la qualité des produits, l’organisation industrielle, la gouvernance et la capacité d’accès aux marchés internationaux.
III. Un besoin structurel du tissu économique sénégalais
Cette mission répond à une réalité économique bien documentée. Les PME représentent 99,8 % du tissu économique sénégalais, génèrent près de 80 % des emplois et contribuent à 36 % du PIB. Pourtant, ces entreprises restent confrontées à plusieurs fragilités structurelles. Leur accès au financement demeure limité, une proportion importante d’entre elles disparaît avant même d’atteindre une phase de croissance, et le tissu productif reste largement dominé par l’informel. Dans ce contexte, le véritable défi de l’économie sénégalaise ne consiste pas seulement à créer davantage d’entreprises mais plutôt à surtout transformer les entreprises existantes afin de les rendre plus productives, plus structurées et plus compétitives. C’est précisément dans cette perspective que s’inscrit l’intervention du Bureau de Mise à Niveau.
IV. FONSIS et CDC : clarifier les frontières sans confondre les rôles
Une logique comparable peut être observée dans le troisième bloc évoqué dans l’article, celui du FONSIS et de la Caisse des Dépôts et Consignations du Sénégal.
À première vue, leurs interventions peuvent parfois sembler converger lorsqu’il s’agit de financer des projets structurants. Pourtant, leurs logiques institutionnelles restent distinctes. Car le FONSIS agit comme un fonds souverain destiné à catalyser l’investissement stratégique et à structurer des projets économiques à fort impact. Tandis que, la CDC, pour sa part, a pour vocation principale de sécuriser les dépôts et consignations et de mobiliser l’épargne nationale pour financer des projets d’intérêt général. Là encore, la question centrale n’est pas la coexistence de ces institutions, mais surtout la clarté de la doctrine d’intervention qui doit organiser leur articulation.
V. Le véritable enjeu : un déficit de pilotage stratégique
Au fond, le débat soulevé par l’article de Mr sakho met en lumière une réalité plus profonde. Ceci, du fait que le Sénégal souffre moins d’une simple inflation institutionnelle que d’un déficit de pilotage stratégique de ses instruments publics. Au fil du temps, l’État a créé plusieurs structures spécialisées – investissement, export, entrepreneuriat, PME, mise à niveau, investissement souverain ou mobilisation de l’épargne – sans toujours construire une architecture parfaitement lisible par une approche de chaîne de valeur économique.
Dès lors, la rationalisation ne pourra être efficace que si elle repose sur une méthode claire : distinguer les structures réellement redondantes de celles qui remplissent une fonction spécifique et stratégique.
Conclusion : réformer l’État sans affaiblir l’économie
Au final, l’article de Mr Lansana Gagny Sakho a le mérite d’ouvrir un débat nécessaire sur la cohérence du secteur parapublic sénégalais. Mais ce débat ne doit pas conduire à des amalgames. Il faut noter que toutes les structures évoquées ne relèvent pas du même diagnostic. Certaines doivent être mieux coordonnées et être recentrées. Parcontre certaines peuvent être fusionnées. Mais certaines institutions, comme le Bureau de Mise à Niveau, remplissent une fonction économique spécifique : accompagner la transformation productive des entreprises et renforcer leur compétitivité. Dans une économie où les PME dominent fortement avec fragilités structurelles, affaiblir cet instrument reviendrait à affaiblir l’un des leviers publics de modernisation industrielle. La rationalisation de l’État sera une réussite si elle sait faire la différence entre ce qui encombre et ce qui transforme. Oui le Sénégal peut supprimer des structures inutiles. Mais il ne doit jamais affaiblir celles qui permettent à ses entreprises de devenir plus productives, plus robustes et plus compétitives. Car, au bout du compte, la véritable richesse d’un pays ne réside pas dans le nombre de ses agences publiques mais plutôt dans la capacité de son économie à produire, innover et conquérir les marchés.
Par Mr Souleymane Z Cissokho
Expert en evaluation économique et financière de projet
Directeur du cabinet d’études Prospect
Tel : 77 765 53 10
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