Pesticides, eaux usées et métaux lourds: Le cri d’alarme du Dr Oumar Bâ sur les risques sanitaires liés à certaines pratiques agricoles
L’utilisation non maîtrisée de pesticides, l’irrigation des cultures à partir d’eaux potentiellement contaminées et la présence de métaux lourds dans certains sols agricoles constituent de sérieuses menaces pour la santé publique. Enseignant-chercheur au département de biologie végétale de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et spécialiste de la biotechnologie végétale, le Dr Oumar Bâ appelle à un renforcement des mécanismes de contrôle, de surveillance et de formation dans le secteur agricole sénégalais.
Les enjeux de souveraineté alimentaire et de sécurité sanitaire occupent une place croissante dans le débat public. Certaines pratiques observées dans les zones de production agricole continuent en même temps de susciter de vives inquiétudes au sein de la communauté scientifique. Interpellé sur la problématique en marge de l’atelier d’information et de sensibilisation des professionnels des médias sur la biotechnologie, le Dr Oumar Ba atteste qu'elle ne réside pas uniquement dans l’usage des pesticides, mais davantage dans les insuffisances constatées en matière de contrôle et d’encadrement de leur utilisation. La rencontre a été organisée lundi par l'Autorité nationale de biosécurité.
Le chercheur attire particulièrement l’attention sur les zones maraîchères des Niayes, principal bassin horticole du Sénégal, où se concentre une part importante de la production nationale de fruits et légumes. « La principale préoccupation concerne le contrôle de l’utilisation des pesticides sur le terrain. Dans certaines exploitations, nous observons des pratiques caractérisées par un recours excessif à ces produits, avec des dosages parfois très supérieurs aux recommandations et sans respect des règles élémentaires d’utilisation », explique-t-il. Parmi les manquements les plus fréquents figure le non-respect de la période de rémanence, c’est-à-dire le délai qui doit impérativement s’écouler entre l’application du pesticide et la récolte des cultures. Une exigence pourtant essentielle pour limiter la présence de résidus chimiques dans les produits destinés à la consommation humaine.
Des résidus invisibles aux conséquences potentiellement graves
Selon le spécialiste, les effets sanitaires liés à l’exposition chronique aux résidus de pesticides demeurent largement sous-estimés par les populations. Lorsque ces substances sont utilisées de manière inappropriée ou à des doses excessives, des résidus persistent sur les denrées alimentaires et peuvent être absorbés par les consommateurs. À long terme, leur accumulation dans l’organisme est susceptible d’entraîner des conséquences graves.
« Ces résidus peuvent contribuer au développement de diverses pathologies chroniques, notamment certains cancers ainsi que d’autres maladies dont les manifestations apparaissent parfois après plusieurs années d’exposition », souligne-t-il. Le chercheur rappelle que plusieurs études scientifiques ont déjà mis en évidence la présence de substances toxiques dans certains aliments consommés quotidiennement. Bien que ces travaux soient encore peu médiatisés, ils révèlent parfois des concentrations préoccupantes de composés chimiques susceptibles d’affecter durablement la santé humaine. À ses yeux, le renforcement des contrôles sanitaires et des analyses régulières des produits agricoles constitue une nécessité impérieuse.
La circulation de produits interdits dans certains pays
Le Dr Oumar Ba évoque également une expérience vécue dans le cadre de travaux de recherche portant sur la germination de graines de palmier à huile. Afin de lutter contre les champignons attaquant les semences, son équipe devait recourir à un produit phytosanitaire spécifique. Des investigations menées à cette occasion ont cependant révélé que cette substance était interdite dans plusieurs pays européens en raison des risques qu’elle représente pour la santé humaine et l’environnement. « En poursuivant nos recherches, nous avons découvert que ce produit était néanmoins utilisé par certains cultivateurs au Sénégal », rapporte-t-il.
S’il ne se prononce pas sur son statut juridique au regard de la réglementation nationale, le chercheur estime que cette situation mérite une attention particulière. Selon lui, l’existence de produits bannis dans certaines juridictions mais toujours accessibles localement soulève des interrogations quant à l’efficacité des dispositifs de contrôle et de suivi des intrants agricoles. Il insiste également sur la nécessité de mieux informer les producteurs, qui ignorent parfois les dangers potentiels associés aux produits qu’ils utilisent.
Le déficit de formation des producteurs agricoles
Au-delà de la question des substances elles-mêmes, le spécialiste met en avant un autre défi majeur : l’insuffisance de la formation et de l’accompagnement technique des exploitants agricoles. L’utilisation des pesticides obéit à des règles précises concernant les dosages, les méthodes d’application, les équipements de protection individuelle ainsi que les délais à respecter avant la récolte. « Les risques ne dépendent pas uniquement de la nature du produit utilisé, mais également des conditions dans lesquelles il est appliqué. Or, de nombreux producteurs ne disposent pas toujours des connaissances nécessaires pour en faire un usage conforme aux recommandations », observe-t-il. Pour le chercheur, le développement de programmes de sensibilisation et de formation continue apparaît indispensable afin de promouvoir des pratiques agricoles plus sûres et plus respectueuses de la santé publique.
L’irrigation par des eaux usées, un danger souvent négligé
L’utilisation de pesticides ne constitue pas la seule source de préoccupation. Le Dr Oumar Ba attire également l’attention sur une autre pratique observée dans certaines zones périurbaines : l’irrigation des cultures à partir d’eaux usées ou insuffisamment traitées. Dans des secteurs situés notamment aux alentours de Mbeubeuss, des producteurs ont recours à des eaux provenant de bassins ou de canaux recevant des eaux de ruissellement susceptibles de transporter divers contaminants.
« Ces eaux peuvent contenir des substances nocives qui finissent par être absorbées par les plantes et se retrouvent ensuite dans la chaîne alimentaire », explique-t-il. Cette situation est d’autant plus préoccupante que les légumes produits présentent souvent un aspect satisfaisant, masquant ainsi les risques invisibles auxquels les consommateurs peuvent être exposés.
Des concentrations préoccupantes de métaux lourds
Le chercheur cite notamment les travaux conduits par un doctorant sur l’utilisation de certains amendements organiques provenant de fosses septiques pour fertiliser les sols agricoles. Les résultats préliminaires de ces recherches mettent en évidence la présence de concentrations particulièrement élevées de métaux lourds dans certains sols cultivés. Or, ces éléments toxiques, tels que le plomb, le cadmium ou le mercure, sont connus pour leurs effets délétères sur la santé humaine lorsqu’ils s’accumulent dans l’organisme.
« Les teneurs observées sont parfois extrêmement importantes. Pourtant, il s’agit de substances dont la toxicité est largement documentée par la littérature scientifique », alerte le spécialiste. L’exposition prolongée à ces contaminants peut favoriser l’apparition de troubles neurologiques, d’affections rénales, de perturbations du développement chez l’enfant ou encore de certaines formes de cancer.
Un renforcement urgent des dispositifs de contrôle
Au regard de l’ensemble de ces constats, le Dr Oumar Ba estime que les pouvoirs publics doivent accorder une attention accrue à la surveillance des pratiques agricoles et à la qualité sanitaire des productions. Selon lui, les structures chargées du contrôle ne disposent pas toujours des ressources humaines, matérielles et financières nécessaires pour accomplir efficacement leur mission sur l’ensemble du territoire. « Il existe manifestement des insuffisances qu’il convient de corriger. Les enjeux sont considérables, car ils touchent directement à la santé des populations », affirme-t-il.
Pour le chercheur, la recherche de l’autosuffisance alimentaire ne saurait être dissociée des impératifs de sécurité sanitaire. Produire davantage constitue certes un objectif légitime, mais la qualité des aliments mis sur le marché doit demeurer une exigence fondamentale. À défaut, prévient-il, les gains réalisés en matière de production agricole pourraient être compromis par l’émergence de risques sanitaires dont les conséquences, souvent silencieuses, ne se manifestent qu’à long terme.
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