Révolution médicale à Dakar : Un traitement « Made in Senegal » redonne espoir à des millions de malades en Afrique
À 18 ans, Mamadou Tahirou présente l’apparence d’un enfant de 12 ans. Sa silhouette frêle et amaigrie témoigne de longues années de souffrance causées par la drépanocytose. Aujourd'hui, un médicament produit par un laboratoire sénégalais — le premier générique d'hydroxyurée fabriqué localement sur le continent africain — suscite un immense espoir de prise en charge pour les jeunes patients.

Rencontré par l'AFP au sein de sa famille à Dakar, Mamadou, le regard fatigué et les traits marqués, raconte son quotidien rythmé par les crises provoquées par cette maladie génétique héréditaire, qui touche près de huit millions de personnes dans le monde. Douleurs osseuses, anémie sévère, fatigue extrême et maux de tête intenses le conduisent régulièrement à l'hôpital, sous le regard impuissant et embué de larmes de sa mère, Rabiatou, 40 ans. Ces accès douloureux surviennent parfois en pleine classe, perturbant lourdement sa scolarité et l'obligeant à s'absenter de manière récurrente.
L'Afrique concentre à elle seule près de 80 % des personnes atteintes de drépanocytose. Pourtant, le continent reste largement dépendant de traitements coûteux importés d'Europe et d'Amérique, notamment l'hydroxyurée, la molécule de référence recommandée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Selon l'institution onusienne, ce traitement permet de réduire significativement « les crises douloureuses, les hospitalisations, les besoins en transfusion sanguine et la mortalité ».
L'intérêt croissant de plusieurs pays africains
« J'avais trois ans quand on m'a diagnostiqué la drépanocytose. Depuis, je vis avec », confie Mamadou à l'AFP, assis dans le salon familial.

Au Sénégal, le groupe pharmaceutique Teranga Pharma a fait le pari d'investir dans la production d'un traitement local, plus accessible et adapté aux réalités des patients. En novembre 2025, l’entreprise a lancé le Drépaf, disponible en dosages de 500 mg pour les adultes et de 100 mg pour les enfants, avec l'ambition affichée de « réduire les crises par trois ».
Ce générique constitue un espoir majeur pour combler le manque de traitements pédiatriques adaptés et réduire la dépendance vis-à-vis des médicaments importés, nettement plus chers. L'initiative suscite déjà un vif intérêt à travers le continent.
Projet financé à hauteur de 4 milliards de francs CFA (environ 6,1 millions d'euros), ce lancement intervient dans un contexte de tensions logistiques récurrentes. Une étude publiée en 2023 dans Blood, la revue de l'American Society of Hematology (ASH), révélait que 78 % des professionnels de santé interrogés dans 13 pays d'Afrique subsaharienne francophone signalaient des ruptures fréquentes d'approvisionnement en hydroxyurée.
Sur le marché, les deux conditionnements du Drépaf sont commercialisés respectivement à 3 000 FCFA (4,60 euros) et 1 500 FCFA (2,30 euros) prix usine, alors que les spécialités jusqu'alors disponibles, comme l'Hydréa ou le Siklos, coûtent jusqu'à trois fois plus cher.
Le directeur général de Teranga Pharma, le Dr Mouhamadou Sow, pharmacien de formation, souligne que la formulation pédiatrique du Drépaf vient combler un vide juridique et médical en permettant une prise en charge adaptée dès l'âge de neuf mois. « Ces enfants n'avaient aucune solution pharmaceutique adaptée. Les médecins devaient souvent traiter les conséquences de la maladie plutôt que de pouvoir agir à sa source, au niveau des globules rouges », explique-t-il à l'AFP depuis le site industriel de 9 000 mètres carrés basé à Mbao, dans la banlieue de Dakar.
Pour monter en charge et approvisionner le reste du continent, le laboratoire collabore avec un partenaire technique indien. « Nous travaillons déjà avec le Burkina Faso, la Guinée et la Côte d'Ivoire », indique l'entreprise, qui précise avoir reçu des sollicitations du Cameroun, du Gabon et de la République démocratique du Congo.
Réduction des crises et amélioration du quotidien
L'objectif affiché par Teranga Pharma est de couvrir l'ensemble de la demande en Afrique subsaharienne d'ici 2030, s'inscrivant pleinement dans les dynamiques de souveraineté pharmaceutique régionale.

Pour Maguèye Ndiaye, président de l'Association sénégalaise de lutte contre la drépanocytose (ASD), le Drépaf représente une avancée majeure, en particulier pour les enfants. « Jusqu'ici, les patients devaient acheter deux boîtes de 20 comprimés. Désormais, une seule boîte de Drépaf, qui en contient 60, suffit pour le même prix », précise-t-il.
Mère d'un jeune adolescent de 17 ans diagnostiqué il y a six ans, Lala Dieng témoigne des bénéfices observés : « Les médecins lui prescrivaient l'Hydrea 500 pour atténuer ses crises. Tout récemment, il est passé au Drépaf 100 et je constate qu’il fait beaucoup moins de crises ».
Au Centre national de transfusion sanguine (CNTS) de Dakar, Maguèye Ndiaye voit défiler de nombreux usagers dont la qualité de vie s'est améliorée grâce à la prévention et au dépistage précoce ou prénuptial. Porteur du trait drépanocytaire et âgé d'une soixantaine d'années, il milite depuis deux décennies pour sensibiliser l'opinion.

À l'occasion de la Journée mondiale de lutte contre la drépanocytose, célébrée le 19 juin, il a réuni des spécialistes de divers horizons, réaffirmant sa conviction qu'une prise en charge globale — médicale et psychosociale — reste la clé pour améliorer la qualité et l'espérance de vie des malades.
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