Crise malienne : Autonomie, djihadisme et enjeu stratégique expliqués par l'historien Abdoulaye Baldé
Entre revendications séparatistes historiques dans l'Azawad, montée en puissance des groupes terroristes et enclavement économique, le Mali reste le théâtre d'une crise multidimensionnelle complexe aux ramifications sous-régionales. Comment la marginalisation du Nord s'est-elle transformée en rébellion armée ? Pourquoi les agendas des indépendantistes et des djihadistes diffèrent-ils fondamentalement malgré des alliances de circonstance ? Dans cet entretien accordé à Seneweb, Abdoulaye Baldé, doctorant en Histoire des relations internationales et stratégiques à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar, livre un décryptage sans complaisance des racines historiques, géopolitiques et économiques du conflit malien.
Comment est née cette idée d’indépendance ou d’autonomie dans le Nord du Mali ?
Au lendemain des indépendances, les populations du nord du Mali se sont senties délaissées dans la gestion étatique du pays. Cette marginalisation a poussé une partie d'entre elles à se soulever contre l'État central. Dès 1962, on assiste aux premières manifestations, auxquelles le gouvernement répond par une vive répression. Sur le plan économique, cette partie du pays demeure la plus pauvre et la plus enclavée.
Quelques années plus tard, entre 1970 et 1980, le Mali est frappé par des sécheresses successives. Cette situation catastrophique est venue accentuer la détresse des populations septentrionales. De plus, durant la guerre civile en Algérie (la « décennie noire ») entre 1991 et 2002, le Nord du Mali est devenu une zone de recrutement et de formation pour les indépendantistes comme pour les djihadistes. Ces derniers ont profité de l'absence de l'État pour se positionner comme une force alternative. Les rebelles algériens se ravitaillaient en carburant et en denrées dans le Sud de leur pays et au nord du Mali, tissant au passage de solides liens avec la communauté touarègue locale, à l'image de Mokhtar Belmokhtar, fondateur du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).
D’où est venue l’émergence du projet djihadiste au Mali ?
L’idée de ce djihad a germé en Afghanistan. Mokhtar Belmokhtar, qui avait combattu en Afghanistan puis en Libye, a commencé à développer cette idéologie à son retour en Algérie. Chassé du territoire algérien, il s’est installé dans le nord du Mali, où il a su nouer des alliances étroites avec la communauté touarègue locale.
Les djihadistes et les indépendantistes poursuivent-ils les mêmes objectifs ?
Non, leurs objectifs sont fondamentalement différents. La volonté des djihadistes est d’imposer la « charia » à toute la région subsaharienne en commençant par le Mali. Le choix du Mali répond à un enjeu géostratégique majeur : le pays occupe une position centrale, au croisement de sept frontières.
À l'inverse, les indépendantistes réclament uniquement l’autonomie, voire l’indépendance, d’un territoire qu'ils nomment l’Azawad. Or, cette zone revendiquée représente 70 % du territoire malien et englobe la majorité de ses ressources, ce qui rend cette exigence inacceptable pour Bamako.
Peut-on parler ici d'une forme de « grand remplacement » ?
On entend souvent parler du « grand remplacement », une théorie portée par l'extrême droite européenne qui redoute une substitution de la population autochtone par une immigration de masse. Ce concept ne s'applique pas au cas africain, car les Touaregs sont des Africains et des Maliens à part entière, ancrés dans leur continent. Leurs terroirs historiques se trouvent dans cette région, et ils sont issus de métissages anciens avec les populations arabes.
Le fait que les Touaregs soient minoritaires dans les actions armées et qu'ils enrôlent massivement des populations noires relève d'abord de facteurs économiques. Les populations qui vivent dans ces zones déshéritées sont confrontées à une extrême pauvreté. Lorsque les groupes djihadistes leur proposent des moyens de subsistance ou des compensations financières, beaucoup acceptent par nécessité. Les témoignages de combattants capturés le confirment : beaucoup se sont engagés pour des raisons financières ou pour garantir la sécurité de leurs proches dans des zones d'insécurité.
En avril dernier, plusieurs villes stratégiques ont été attaquées simultanément. Malgré la divergence de leurs agendas, que recherchent finalement ces groupes ?
Pour les indépendantistes, le but ultime reste l’autonomie ou l'indépendance de leur région. Pour les djihadistes, il s'agit d’instaurer un État islamique régi par la charia sur l'ensemble du territoire et dans la sous-région. Pour y parvenir, leur stratégie consiste à affronter l'État malien en frappant ses centres économiques névralgiques. L'objectif est de saper l'autorité du pouvoir central et d'installer un sentiment d'insécurité généralisé au sein de la population pour provoquer, à terme, un soulèvement populaire.
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