INONDATIONS A DAKAR ET ENVIRONS LES MEMES CAUSES PRODUISENT TOUJOURS LES MEMES EFFETS (Kadialy Gassama)
En fin de saison d’hivernage, des pluies se sont abattues sur Dakar ce week-end, provoquant d’importantes inondations dans la capitale. En quelques heures seulement, des pans entiers de quartiers et routes se sont retrouvées complètement engloutis par les eaux, causant d’importants dégâts matériels, des pertes en vies humaines et rendant la mobilité impossible. La presqu’ile du Cap-Vert s’est trouvée subitement dans un décor ahurissant, à quelques encablures du de la date de démarrage des JOJ le 31 Octobre.
La problématique tristement célèbre des inondations récurrentes à Dakar et environs, est intimement liée à l’arrivée massive de populations dans une presqu’ile réduite, entrainant le mauvais aménagement de l’espace en plus de l’avancée de la mer particulièrement vivace en bordure océane qui dévore des pans entiers de la frange maritime. En effet, la presqu’île du Cap-Vert a subi, au cours des cinquante dernières années depuis 1970, un déplacement massif et une sédentarisation de populations provenant de tous les coins de l’intérieur du pays et d’états limitrophes, en raison d’attaches économiques qui y sont constituées et solidifiées. A pluviométrie normale à excédentaire, la presqu’île du Cap-Vert ne souffrait pas d’inondations, plus précisément, dans la période durant laquelle existaient la mare naturelle de Thiaroye dont le lit couvrait toute l’étendue de Thiaroye jusqu’aux abords de Mbao, le marécage de la zone des puits (Patte d’Oie, Maristes, Foire, Grand-Yoff, Dalifort jusqu’à l’océan), ainsi que la mangrove des périmètres du technopôle de Dakar qui couvrait une bonne partie de Pikine et le marigot Ndéfane de Rufisque Ouest qui allait jusqu’ à Keur Massar et Jaakhaye.Il aura fallu, au cours de ces cinquante dernières années, que les zones naturelles de captage des eaux de pluie soient occupées pour de l’habitat social, qu’il suffit de quelques millimètres d’eau pour que Dakar et environs pataugent. Même en saison sèche, dans nombre d’endroits sur la presqu’île du Cap-Vert (Pikine, Thiaroye, Yeumbeul, Patte d’Oie,Mbao, Maristes, Foire, Grand-Yoff, Dalifort), les eaux stagnantes et l’humidité ornent, en permanence, le décor de quartiers populeux, à cause des nappes affleurâtes.
C’est dire, en substance, que des raisons économiques furent à la base des déplacements massifs de populations fuyant la dure sécheresse des années soixante-dix à quatre-vingt, de l’intérieur du pays vers une presqu’île non extensible qui se rétrécie d’avantage avec l’avancée marine , presqu’île dont le relief et le biotope s’accouplent naturellement de mangroves qui sont des milieux aquatiques de captage d’eau de pluie, ces mêmes populations abandonnant les terres du Cayor, du Baol, du Ndiambour et de certaines parties du Sine et du Saloum. La sécheresse des années soixante-dix qui a duré plus d’une décennie, avait provoqué le grand exode rural empêchant la valorisation des potentialités agricoles et industrielles des régions intérieures. Cette grande migration a induit la formation d’une économie informelle hypertrophiée dans la région de Dakar, s’appuyant essentiellement sur le commerce de produits importés ou recyclés, de petits emplois non pourvoyeurs de valeur ajoutée, cette masse critique de travailleurs constituant l’armée des marchands ambulants et de commerçants occupant la voie publique. Le secteur informel commercial devient un handicap majeur pour un développement équilibré la qualité de la vie urbaine.
Non seulement l’existence de multitudes de petits marchés ’à travers toutes les rues de la capitale entrave la circulation, mais cette situation contribue aussi à rendre la capitale plus insalubre qu’elle ne l‘a été auparavant, à cause des encombrements humains intenables. D’un côté, l’on retrouve les mécaniciens qui envahissent certaines rues de la capitale pour mener leurs activités de garage de véhicules abandonnés, de l’autre, les marchands ambulants et tabliers qui peuplent les ruelles. A chaque jour nouveau, de nouveaux marchés naissent dans les différentes artères au niveau de tous les coins et recoins de la capitale, causant des embouteillages montres.
A ces déséquilibres dans la division du travail et l’occupation de l’espace, s’ajoutent d’autres déséquilibres au niveau de la répartition géographique des populations. La démultiplication de fortes concentrations humaines à Dakar et environs a conduit à l’érection de quartiers spontanés, anarchiques et irréguliers, générant la récurrence du phénomène des inondations, l’insécurité galopante, les difficultés de transport, le coût exorbitant des loyers, la spéculation foncière, etc. Le constat amer est que 80%des activités économiques du Sénégal et 50% de la population sont concentrés dans 0,25% du territoire national. Une telle disproportion constitue un obstacle dirimant pour un pays qui se voudrait émergent.
Bien entendu, à problème structurel solution structurelle. Il s’agira naturellement de prendre le taureau par les cornes en inversant les tendances défavorables de manière à faire retrouver les équilibres nécessaires entre l’occupation des sols et la répartition de la population et, par-là même, réduire les écarts de développement entre la presqu’île du Cap-Vert et les régions intérieures. La réduction des écarts de développement entre la région de Dakar et les régions intérieurs, est non seulement une question fondamentale d’équité territoriale et de justice sociale, mais elle constitue le facteur essentiel d’entraînement pour le progrès économique véritable, durable et harmonieux.
Dans la stratégie pour demain des divers plans, la réduction des écarts de développement est capitale pour l’atteinte des objectifs de transformation économique et sociale du Sénégal. Cependant, il y a lieu d’admettre que l’exode rural qui s’est durablement installé dans la presqu’île du Cap-Vert, ne peut être atténué sensiblement par un coup de baguette magique, loin s’en faut ; il faudrait plusieurs années pour réaliser l’inversion des tendances défavorables en s’attelant dès maintenant à la création de pôles économiques dans les régions intérieures, afin de constituer des offres valables pour attirer les populations résidentes de Dakar et environs vers l’intérieur du pays et de sédentariser les autochtones restés sur place dans les terroirs. Les migrations consécutives au sous-emploi des populations locales sont allées jusqu’à dépasser le cadre de nos frontières pour s’internationaliser, aggravant davantage le dépeuplement des régions intérieures, au point que la diaspora soit devenue la mamelle nourricière des régions intérieures du Sénégal. Le développement des régions intérieures du Sénégal permettra ainsi de lutter efficacement contre l’exode rural et contre l’émigration clandestine et ses lots quotidiens de tragédies humaines. Si nous sommes d’accord qu’il s’impose d’organiser des déplacements massifs de populations vers l’intérieur du pays, il ne faudrait surtout pas reprendre les mêmes erreurs du passé qui consistaient à recaser des populations dans d’autres sites inondables comme Jaakhaye dans la presqu’île du Cap-Vert, une manière de différer les problématiques.
L’inversion de la tendance à l’exode rural est une question fondamentale liée aux options stratégiques du Sénégal pour un développement harmonieux et équilibré par la création de pôles économiques régionaux, au moyen du développement agricole et de la transformation industrielle dans les terroirs. La hantise des inondations et la peur de la vindicte populaire ne doivent pas nous faire sortir de l’orientation générale en gardant bien le cap au milieu des tempêtes, de ne pas nous précipiter vers des solutions hâtives et non viables comme Jaakhaye ,ou, le relogement dans d’autres endroits inondables de la presqu’île du Cap-Vert dans des zones à vocation agro-pastorale, forestière ou touristique, dans les départements de Rufisque, de Thiès ou de Mbour. Le faire, c’est déplacer la problématique des inondations de Dakar vers d’autres endroits qui, non seulement ne répondent pas aux conditions préalables requises pour l’installation de colonies de peuplement, les mêmes que Dakar connaît actuellement avec l’exode rural, mais également détruit la vocation naturelle de ces terroirs en tuant les activités économiques à forte valeur ajoutée qui s’y déroulaient antérieurement.
Déplacer les populations à proximité de Dakar en tuant des activités économiques, telles que le maraîchage, l’horticulture, la sylviculture, le pastoralisme revient à procéder à la formation d’habitat non viable, à étendre la banlieue de Dakar dans la zone rurale du département de Rufisque (qui malheureusement disparaît sous la poussée de l’habitat) ainsi que les zones forestières, touristiques et agro-pastorales des départements de Thiès et de Mbour. En effet, les zones agro-écologiques des Niayes, à partir de Rufisque en passant par Diamniadio, Sangalkam, Bayakh, Cayar, Niaga, Sébikotane et Pout, vont bientôt disparaître, anéantissant du coup notre potentiel agro-pastoral et touristique, ainsi que les formations forestières de Thiès jusqu’aux abords de la Petite-Côte.
A ce titre, un code d’utilisation des terres suivant les zones agro écologiques, devant le changement climatique et la menace du péril alimentaire mondial et des maladies infectieuses, devient une urgence afin de préserver les équilibres nécessaires à la biodiversité et de permettre le développement agricole, forestier et touristique de nos terroirs. Si des mouvements massifs de populations devraient avoir lieu, ils ne devraient surtout pas s’effectuer vers des zones situées dans la presqu’île du Cap-Vert, notamment, dans les départements de Rufisque ou vers les proximités des départements de Thiès et de Mbour. Des villes comme Rufisque, ancienne capitale économique du Sénégal, Thiès et Mbour sont bien configurées et la partie rurale et forestière de ces villes génératrices d’activités agro-pastorales créatrices de revenus, sont en train de disparaître sous la poussée d’un habitat incontrôlé, comme le fut la disparition des mangroves à Dakar, générant le triste spectacle de la bidonvilisation et
des inondations récurrentes dans notre capitale. Au demeurant, la ville de Rufisque est en train d’étouffer sous la pression de l’habitat dans l’arrière-ville, provoquant l’amenuisement et l’insuffisance d’espaces publics et d’équipements collectifs, en plus de l’agression marine particulièrement vivace sur le littoral. Si nous ne faisons pas attention, l’installation de colonies de peuplement dans la zone rurale du département de Rufisque, de Thiès et de Mbour sera synonyme de rupture des équilibres dans l’aménagement de l’espace et de la biodiversité et de cessation d’activités créatrices de revenus, allant du maraîchage, de l’aviculture, de l’horticulture, du pastoralisme, du conditionnement, de la conservation et de la transformation industrielle, au point que si nous n’ y prenons pas garde, le Sénégal va être un importateur net de produits maraîchers, horticoles, avicolesetlaitiers,enplusdel’importationd’importantesquantitésdebétail. Les multiples tentatives de remembrement des zones protégées à vocation agro silvo pastorale pour de l’habitat, provoquent non seulement une aggravation de la pauvreté et des inégalités par l’élimination de facteurs de production, mais, vont à l’encontre des préoccupations relatives à la protection de l’environnement et du développement durable, du développement de l’agriculture et de l’industrie dans des secteurs à travail intensif.
La production de lait et de viande est devenue presque nulle dans cette zone anciennement consacrée au pastoralisme, à l’agriculture et la transformation industrielle des produits alimentaires qui faisaient naguère la fierté des producteurs et des consommateurs des zones urbaines et rurales des départements de Rufisque, de Thiès et de Mbour. La question de l’aménagement du territoire national en parfaite symbiose avec la stratégie pour demain de développement économique et social contenu dans tous les plans, doit s’appuyer principalement sur la création de pôles économiques régionaux pour une répartition spatiale dans la quête du mieux-être des Sénégalais.
Au Nord du Sénégal, le désert avance à grands pas depuis les années d’indépendance, sans qu’aucune mesure hardie de contre-offensive ne soit prise jusqu’à présent. Dans le Sud, le centre et l’est du territoire national, la déforestation continue de plus bel et, à l’ouest sur le littoral, la poussée de l’habitat social est en train de faire disparaitre les mamelles de la biodiversité dans la zone agro-silvo pastorale et forestière des niayes, sur toute la frange côtière de Dakar à Saint-Louis. Les questions écologiques liées à la sécheresse et aux inondations, à la dégradation de la qualité de l’air, à l’érosion marine et à la diminution quantitative et qualitative des nappes aquifères, au regard de la détérioration avancée de la nature dans la presqu’ile du Cap-Vert, deviennent très préoccupantes.
Qu’il s’agisse de politique énergétique ou industrielle, de politique agricole ou d’habitat social, de réalisation d’infrastructures ou d’exploitation de ressources marines, le respect des normes environnementales doit être la première exigence dans les processus de production et la principale conditionnalité à l’agrément de tout projet.
Kadialy Gassama, Economiste Rue Faidherbe XPierre Verger Rufisque
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