Gouvernance et déconcentration : L'expert Lamine Diagne pose les conditions de réussite des nouveaux pôles économiques
Le Sénégal s’apprête à ouvrir une nouvelle page de son processus de décentralisation avec la préparation de l’Acte IV. Pour Lamine Diagne, haut fonctionnaire territorial, expert des politiques sociales et coach en stratégies par la performance, cette réforme ne doit pas se limiter à un nouveau transfert de compétences ou à une révision des mécanismes de financement des collectivités territoriales. Dans cet entretien, le haut fonctionnaire territorial estime que le véritable défi consiste désormais à mieux répartir le pouvoir d’agir entre l’État et les territoires, tout en renforçant la responsabilité des acteurs locaux et la participation citoyenne.
L’Acte IV doit-il marquer un changement de paradigme ? Qu’attendez-vous concrètement de la nouvelle étape de la décentralisation ?
Je pense que nous sommes arrivés à un moment où il faut dépasser le simple débat sur le transfert des compétences. Bien évidemment, cette question reste importante. Une compétence transférée à une collectivité sans les moyens financiers, humains et techniques nécessaires ne peut pas être pleinement exercée. Mais il y a une autre question, beaucoup plus profonde : qui a réellement le pouvoir de décider et d’agir ? C’est là, à mon sens, que se situe le véritable enjeu de l’Acte IV. Il faut permettre aux territoires de disposer d’une capacité réelle d’initiative et de décision sur les questions qui les concernent directement. Cela ne signifie absolument pas qu’il faut affaiblir l’État. Au contraire. Il s’agit de construire un nouvel équilibre dans lequel l’État joue pleinement son rôle de stratège, tout en permettant aux collectivités et aux acteurs territoriaux de prendre davantage de responsabilités. Après le transfert des compétences, nous devons donc maintenant réfléchir au partage du pouvoir d’agir.
Vous insistez également sur l’articulation entre décentralisation et déconcentration. Pourquoi est-ce si important ?
Parce qu’aujourd’hui, plusieurs acteurs interviennent simultanément dans les mêmes territoires. Nous avons les communes, les villes, les départements, mais également les gouverneurs, les préfets, les services déconcentrés de l’État, les agences et différents opérateurs publics. Cette diversité d’acteurs n’est pas forcément un problème. Elle peut même être une richesse. Le problème apparaît lorsque chacun intervient de son côté, sans véritable stratégie commune. C’est pourquoi je considère que l’Acte IV doit également être une réforme de l’organisation territoriale de l’État. Il faut clarifier les rôles, les responsabilités et les mécanismes de coordination. L’objectif n’est pas de choisir entre l’État et les collectivités. Il faut plutôt savoir qui fait quoi, à quelle échelle et avec quels moyens. Si nous voulons une décentralisation plus efficace, nous devons donc nécessairement revoir en même temps la manière dont l’État s’organise et agit dans les territoires.
Vous faites une distinction entre territorialisation des politiques publiques et politiques territoriales. Quelle est, selon vous, la différence ?
La différence est importante. Lorsqu’on territorialise une politique nationale, on part d’une décision prise au niveau central et on cherche ensuite à l’adapter aux réalités locales. C’est nécessaire pour tenir compte des spécificités des territoires. Mais une véritable politique territoriale part d’abord du territoire lui-même : de ses besoins, de ses ressources, de ses contraintes, mais aussi de ses potentialités et des ambitions de ses acteurs. Prenons un territoire confronté au chômage des jeunes, à des problèmes de mobilité, à des difficultés d’accès aux soins ou encore à un manque de formation professionnelle. Il ne suffit pas d’y appliquer plusieurs programmes nationaux. Il faut être capable de regarder l’ensemble de ces problématiques et de construire une réponse cohérente. C’est cette capacité à construire un véritable projet de territoire que nous devons renforcer. La territorialisation ne doit donc pas être simplement une manière de mieux appliquer les politiques décidées à Dakar. Elle doit aussi permettre aux territoires de devenir force de proposition et de construire leurs propres réponses.
Le Gouvernement envisage la mise en place de pôles économiques de territoire. Est-ce une bonne réponse à ces enjeux ?
Oui, cela peut être une opportunité intéressante. Certaines problématiques dépassent largement les limites d’une commune ou même d’un département. Je pense notamment aux infrastructures, aux mobilités, aux filières économiques, à l’environnement ou encore à certains enjeux d’aménagement. Le changement d’échelle peut donc être pertinent. Mais il faut être très clair sur la gouvernance de ces pôles. Il faudra répondre à plusieurs questions : quelle sera leur relation avec les communes, les villes et les départements ? Quelle sera la place des préfets et des gouverneurs ? Comment les agences de l’État vont-elles intervenir ? Quelle place sera accordée aux entreprises, aux associations et aux citoyens ? Il faut surtout éviter de créer une nouvelle structure qui viendrait simplement s’ajouter à celles qui existent déjà. À mes yeux, ces pôles doivent plutôt être des espaces permettant de construire des projets territoriaux intégrés. Le développement d’un territoire ne se résume pas à l’économie. Il faut également prendre en compte l’emploi, la formation, la santé, les mobilités, l’habitat, l’environnement, l’éducation et la cohésion sociale.
Finalement, quelle place le citoyen doit-il occuper dans l’Acte IV ?
Le citoyen doit être au centre de la réforme. On ne peut pas parler de décentralisation uniquement comme d’une affaire entre l’État et les élus locaux. La finalité première de la décentralisation, c’est d’améliorer la vie des populations et de rapprocher la décision du citoyen. Mais rapprocher physiquement les institutions ne suffit pas. Il faut également rapprocher le citoyen de la décision. Les populations doivent pouvoir participer davantage à l’identification des besoins, à la définition des priorités et à l’évaluation des politiques publiques. Elles doivent surtout savoir qui décide, qui finance, qui met en œuvre et qui est responsable des résultats. C’est également une question de redevabilité. Lorsqu’une collectivité dispose de davantage de responsabilités, elle doit pouvoir rendre compte de ses choix et de leurs résultats. Au fond, je pense que l’Acte IV doit permettre de répondre à six questions très simples : Qui décide ? Qui pilote ? À quelle échelle ? Avec quels moyens ? Avec quels partenaires ? Et devant qui rend-on compte ? Si nous parvenons à apporter des réponses claires à ces questions, nous aurons véritablement franchi une nouvelle étape. L’Acte IV ne serait alors plus seulement une réforme administrative ou institutionnelle. Il pourrait devenir un nouveau contrat de gouvernance entre l’État, les territoires et les citoyens.
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