Guinée : La chute expresse d'un juge, ou le fusible d'un règlement de comptes ?
Quatre jours. C'est le temps qu'il aura fallu au pouvoir guinéen pour suspendre, révoquer puis radier définitivement un magistrat que beaucoup considéraient comme une figure de l'indépendance judiciaire du pays.
Une purge minutée
Le 18 août 2026, le garde des Sceaux Ibrahima Sory II Tounkara suspend Algassimou Diallo, avocat général près la Cour suprême, pour « manquement à ses obligations statutaires ». Le 20 août, le Conseil supérieur de la magistrature, réuni à huis clos, prononce sa révocation pour des « manquements graves aux devoirs de son état, à l'honneur, à la délicatesse et à la dignité de la profession ». Le 21 août, le président Mamadi Doumbouya signe le décret de radiation définitive et de déchéance du grade de Commandeur. Trois actes, quatre jours : la vitesse d'exécution elle-même est un message politique ; celui d'un pouvoir qui veut montrer qu'il frappe vite et fort, sans laisser le temps au débat public de s'installer.
Un symbole qui tombe
Algassimou Diallo n'était pas un magistrat anonyme : il s'était imposé comme une figure centrale du procès du massacre du 28 septembre 2009, dossier qui incarne, pour de nombreux Guinéens, la capacité — ou l'incapacité — de leur justice à demander des comptes au pouvoir. Sa chute brutale ravive donc une question bien plus large que son cas personnel : celle de l'indépendance de la justice guinéenne, précisément au moment où l'appareil d'État s'en prend à l'un des siens.
L'enregistrement audio qui divise
Au cœur de l'affaire se trouve un enregistrement présenté comme une conversation entre le magistrat et Cellou Dalein Diallo, ancien Premier ministre exilé et leader de l'UFDG, parti dissous par le régime. L'avocat général y aurait « comploté » avec l'opposant, sur fond de considérations ethniques et politiques, selon la télévision d'État. Cellou Dalein Diallo dénonce un « montage grossier » et une « cabale politico-judiciaire ». Des relais du pouvoir, quant à eux, affirment l'authenticité de la voix. Toutefois, aucune expertise technique indépendante n'a tranché, et c'est ce vide qui permet aux deux camps de camper sur leurs versions sans être contredits par des faits vérifiables.
Trois grilles de lecture
Sur le plan disciplinaire, le ministère de la Justice invoque les articles 20, 35 et 36 de la loi organique de 2013 pour justifier une procédure certes rapide, mais conforme aux textes.
Sur le plan politique, l'opposition en exil y voit une manœuvre pour ranimer l'épouvantail Cellou Dalein Diallo et détourner l'attention des difficultés économiques du pays.
Sur le plan institutionnel, au-delà de la vérité sur l'élément audio, la célérité de la sanction — suspension, révocation et radiation en quatre jours, sans détail public des faits reprochés — interroge la capacité du Conseil supérieur de la magistrature à agir hors de la pression de l'exécutif. Le Bloc Libéral, sans contester la légitimité d'une sanction, a rappelé que la justice « ne peut pleinement remplir sa mission que si les magistrats exercent leurs fonctions en toute indépendance ».
Un scénario qui dépasse Conakry
Analysé avec un regard panafricain, ce dossier n'est pas isolé : c'est un énième épisode d'un scénario continental bien rodé. On y retrouve l'enregistrement compromettant, la sanction disciplinaire expéditive contre une figure liée à un dossier sensible, la polarisation immédiate entre pouvoir et opposition exilée, ainsi que l'absence de tiers indépendant pour authentifier les preuves. De Conakry à Bamako, la justice devient trop souvent un théâtre où se rejoue le rapport de force politique, plutôt qu'un espace de vérité établie de manière contradictoire.
Ce qui manque aujourd'hui, ce ne sont ni les communiqués ni les indignations — qui existent en abondance —, mais une expertise technique indépendante sur l'enregistrement audio et une transparence sur la nature exacte des faits reprochés. Tant que ce vide persiste, la Guinée restera face à une interrogation sans réponse : Algassimou Diallo est-il tombé pour une faute réelle, ou est-il devenu le fusible d'un règlement de comptes politique plus vaste ?
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