Suppression du Dîner dans les foyers : économiste et sociologue décryptent les causes et conséquences du mal
Chez Pa Sidibé, le dîner a fini par disparaître des habitudes familiales. Chez Soda Ndiaye, chaque repas est devenu un exercice d’arbitrage. Et autour des bassines de "fondé" de Ndeye Fama Diouf, c'est au quotidien la ruée des clients qui viennent chercher de quoi nourrir toute une famille à moindre coût. Des situations différentes, mais une réalité identique : quand les revenus ne suivent plus, l’alimentation devient l’un des premiers postes sacrifiés.Derrière ces histoires vécues se dessine une réalité plus large. Celle de ménages contraints de revoir leurs dépenses face à la pression du coût de la vie. Mais lorsque les arbitrages touchent à l’alimentation, leurs effets ne s’arrêtent pas au contenu de l’assiette. Ils interrogent aussi l’équilibre économique des familles, leurs habitudes et, au-delà, les liens qui unissent leurs membres.
Le pouvoir d’achat des ménages sous pression
Pour l’économiste Meissa Babou, la disparition du dîner dans certains foyers s’inscrit dans un contexte plus large de pression sur les dépenses des ménages. Entre les loyers, les frais de scolarité et les dépenses alimentaires, les familles doivent désormais multiplier les arbitrages.
« La nouvelle configuration socio-économique du Sénégal révèle effectivement des difficultés énormes. Face aux charges locatives et à l’énormité des charges scolaires, l’alimentation devient l’un des postes les plus compliqués à assurer », analyse-t-il.
Face à ces contraintes, les ménages tentent d’adapter leur niveau de consommation à leurs revenus. Une situation qui se traduit, selon l’économiste, par la disparition progressive du dîner dans certains foyers.
« Nos compatriotes essaient de s’adapter, d’adapter leur pouvoir d’achat aux dépenses d’alimentation. Dans bien des ménages, le dîner n’est plus assuré par le chef de famille. Les adultes doivent parfois se débrouiller seuls pour se nourrir », explique Meissa Babou.
Quand le repas familial devient une dépense trop lourde
Cette adaptation se traduit aussi par de nouvelles habitudes alimentaires. Pour les ménages qui ne peuvent plus supporter le coût d’un repas préparé à la maison, les solutions de proximité deviennent une alternative. Gargotes et « restaurants maison » prennent ainsi une place croissante dans le quotidien de certains foyers.
« Pour pallier ces difficultés, on se tourne vers ces nouveaux métiers, qui sont en fait des restaurants maison, des gargotes, qui proposent du fondé ou, en tout cas, des repas moins chers », souligne l’économiste.
Derrière ces nouvelles pratiques, Meissa Babou voit surtout le signe d’un pouvoir d’achat fortement fragilisé. « On peut effectivement dire que le pouvoir d’achat des Sénégalais est extrêmement secoué », estime-t-il, allant jusqu’à évoquer « une situation économique désastreuse ».
Cette pression finit par toucher le contenu même des repas, mais aussi leur fréquence. Pour les ménages les plus fragiles, la question n’est plus seulement de savoir quoi manger, mais parfois de savoir combien de repas il est encore possible d’assurer chaque jour.
Trois repas par jour, un équilibre devenu presque impossible
« Beaucoup de familles n’ont pas le choix et ne peuvent plus assurer les trois repas quotidiens », affirme Meissa Babou. Une situation qui pousse certains adultes à se débrouiller individuellement pour manger et qui fragilise davantage le rôle du chef de famille dans la prise en charge alimentaire du foyer.
L’économiste replace cette réalité dans la question plus large de la pauvreté, qu’il estime directement liée au rapport entre les revenus des ménages et leurs dépenses.
« La pauvreté absolue ou relative se mesure par rapport au pouvoir d’achat, donc au revenu, et par rapport aux dépenses de la famille », rappelle-t-il.
En milieu urbain, notamment à Dakar, les ménages doivent ainsi composer avec trois postes de dépenses majeurs : le logement, la scolarité et l’alimentation. Mais cette équation économique ne se résume pas à des chiffres. Elle est aussi influencée par les solidarités familiales et les responsabilités qui pèsent sur ceux qui prennent en charge plusieurs proches.
Une solidarité familiale qui peut aussi fragiliser les ménages
« Nous sommes aussi dans une société de consommation sociale. Les Sénégalais sont tellement festifs qu’on a souvent tendance à oublier qu’on doit faire des réserves pour éviter de sombrer dans une pauvreté absolue », observe-t-il.
L’économiste évoque également le poids des familles élargies, où un seul revenu peut parfois servir à prendre en charge de nombreux proches.
« Dans chaque ménage, c’est souvent une personne qui doit travailler pour soutenir toute la famille, une famille très souvent élargie d’une dizaine de personnes », explique-t-il, avant de résumer cette pression par une formule : « À force de vouloir aider neuf pauvres, on risque d’être le dixième ».
Cette fragilité économique ne s’arrête donc pas à la table familiale. Lorsqu’un ménage peine à assurer ses dépenses essentielles, les conséquences peuvent progressivement toucher les enfants et les adolescents, et modifier leur quotidien.
La pauvreté, un risque qui dépasse l’alimentation
Pour Meissa Babou, les conséquences de cette précarité peuvent finalement dépasser la seule question des repas. Il alerte notamment sur les risques auxquels peuvent être exposés les enfants et les adolescents issus des ménages les plus vulnérables.
« Le risque par rapport à cette situation de pauvreté est énorme », avertit-il.
Chez les garçons mineurs, il évoque notamment le risque de se retrouver dans la rue et d’être exposés à différentes formes de délinquance ou d’exploitation. Pour les filles, il alerte également sur les risques de déscolarisation, de vulnérabilité et de formes d’exploitation sexuelle.
« Les conséquences risquent d’être fatales pour les membres d’une telle famille », conclut l’économiste.
Le dîner, un rare moment de retrouvailles
Pour la sociologue Mame Aminata Diagne, la disparition du dîner ne touche pas seulement aux habitudes alimentaires. Elle menace aussi un moment important de la vie familiale : celui où les membres d’une même famille se retrouvent après une journée de travail.
« Le dîner est l’un des moments les plus attendus dans la famille. Dans beaucoup de foyers, les parents travaillent toute la journée et n’ont que la nuit pour retrouver leurs enfants autour du repas. C’est l’occasion de discuter, de passer du temps ensemble et de combler le vide créé durant la journée », explique-t-elle.
Quand chacun mange de son côté, les échanges se raréfient
Or, lorsque le repas du soir disparaît, ce rendez-vous quotidien disparaît avec lui. Dans certaines familles, chaque enfant reçoit désormais de l’argent pour se nourrir de son côté. Une pratique qui, selon la sociologue, peut accentuer la distance entre parents et enfants.
« L’enfant mange, puis va se coucher, sans forcément croiser ses parents qui rentrent tard. Des parents peuvent ainsi passer plusieurs jours sans véritablement voir leurs enfants. Manger seul ne favorise pas non plus la familiarisation avec les autres membres de la famille et peut habituer l’enfant à une forme de solitude », souligne Mame Aminata Diagne.
Un sacrifice économique aux conséquences familiales
La sociologue reconnaît que, dans un contexte de vie chère, supprimer le dîner peut apparaître comme une solution pour certaines familles. Mais derrière cette économie se cache un coût moins visible : celui de la communication et de l’éducation au sein du foyer.
« Les temps sont durs et, pour certains, sacrifier le dîner reste une alternative. Mais cette option n’est pas sans conséquence. Le repas constitue un moment privilégié pour communiquer, discuter, partager avec les enfants, mais aussi les accompagner et les corriger. Si ce moment disparaît à cause de la conjoncture, c’est aussi une partie de cette transmission familiale qui risque de s’effacer », avertit-elle.
Mais la pression économique ne se mesure pas seulement à ce que les familles peuvent encore acheter. Elle se mesure aussi à ce qu’elles perdent lorsque les contraintes financières finissent par modifier leurs habitudes de vie. Et parmi ces pertes, il y a parfois un moment aussi ordinaire qu’essentiel : celui du repas partagé.
Lorsque les contraintes économiques conduisent les familles à réduire ou à supprimer certains repas, la question ne se limite plus au pouvoir d’achat ni aux relations au sein du foyer. Elle touche aussi directement à ce que les familles mettent dans leur assiette, à la diversité de leur alimentation et aux risques qui peuvent en découler.
Commentaires (11)
pour avoir 3 repas il faut aller dans les baptêmes mariages ou décès
sinon la plupart des adultes font un semblant de ramadan Petit déjeuner et repas du soir et on saute le repas du midi
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