« Préférer le sens de l’État à la stratégie politique » : L’économiste Abdoulaye Ndiaye montre la voie pour sortir de l’impasse budgétaire
Le gouvernement du Sénégal a été formellement averti, lundi, par Ousmane Sonko. Le leader de Pastef et président de l’Assemblée nationale a menacé de faire bloquer l’adoption de la loi de finances rectificative (LFR) 2026 et du projet de loi de finances initiale (LFI) 2027. Des annonces qui ne laissent pas indifférents les spécialistes des questions économiques et financières.
Dans une tribune publiée sur Jeune Afrique, l’économiste Abdoulaye Ndiaye estime que, « pour sortir de l’impasse budgétaire, il faut préférer le sens de l’État à la stratégie politique ».
En effet, il concède à Ousmane Sonko que « bloquer le budget a un attrait évident pour Pastef ». Le premier lauréat de l’Africa NextGen Economist Prize indique que cette stratégie « permettrait au parti de se ranger aux côtés des syndicats et de faire porter au président toutes les difficultés de l’année à venir ».
Mais Abdoulaye Ndiaye attire l’attention sur les conséquences que pourrait avoir une telle décision. « Le président de l’Assemblée soutient qu’un rejet ne créerait aucun vide juridique, puisque le budget de cette année continuerait de s’appliquer et que les dépenses de l’an prochain pourraient être reconduites. Même s’il a raison sur le plan juridique, un budget simplement reconduit n’est pas un programme », précise l’économiste.
Il avertit que la reconduction du même budget « n’amènera pas le Sénégal devant le conseil d’administration du Fonds, ne débloquera pas les financements multilatéraux qui en dépendent et ébranlera le marché régional, devenu la principale source de financement de l’État ». Pour l’économiste, une paralysie pourrait constituer une bonne stratégie politique, mais « ce ne serait pas faire preuve de sens de l’État ».
Quant au chef de l’État, Abdoulaye Ndiaye souligne qu’à partir du 2 décembre, la Constitution lui permettrait de dissoudre l’Assemblée nationale. « Et des élections anticipées en pleine négociation sur la dette pourraient elles aussi passer pour un fin mouvement politique », souligne-t-il. Mais, il estime que « ce ne serait pas non plus faire preuve de sens de l’État ».
Dans sa tribune, l’économiste rappelle également les propos tenus par Ousmane Sonko après son limogeage. L’actuel président de l’Assemblée nationale avait déclaré que si le Sénégal glissait vers une crise marquée par une dissolution et une motion de censure, « personne ne viendra investir au Sénégal ».
Abdoulaye Ndiaye évoque aussi les mises en garde formulées par des autorités religieuses. À Touba, en juillet, Cheikh Bass Abdou Khadre, porte-parole du khalife général des mourides, avait souligné à Ousmane Sonko « que lorsque l’Assemblée et le gouvernement se défient du regard, les dégâts peuvent être considérables ». À Tivaouane également, « le khalife de la Tijaniyya a évoqué une grave crise d’autorité », dit-il.
De son côté, le patronat a salué l’offre de dialogue du Premier ministre, tandis que les syndicats d’enseignants, en grève cette semaine, demandent à l’État de « respecter un accord signé en avril », souligne-t-il.
L’économiste sénégalais, qui affirme avoir mené des travaux approfondis sur la dette du pays, estime qu’« un accord est à portée de main ». Celui-ci reposerait sur un échange simple : « L’exécutif conserve l’enveloppe convenue avec le Fonds, et l’Assemblée façonne ce qu’elle contient. »
La vérité
Pour Abdoulaye Ndiaye, trois principes devraient guider ce pacte : la vérité, l’équité et la protection.
Sur le premier point, il estime que le gouvernement devrait transmettre à l’Assemblée nationale le mémorandum complet convenu avec le FMI, ainsi que les audits de la dette réalisés par Mazars et le détail des total return swaps (TRS). Il préconise également que les budgets cessent d’intégrer des recettes que l’État ne percevra finalement pas.
« Cette année, les prévisions de recettes fiscales ont dû être réduites de 453 milliards de francs CFA. Le contrôle devrait ensuite être permanent, par l’intermédiaire d’un conseil budgétaire indépendant rendant compte à l’Assemblée, afin que la dette ne puisse plus être dissimulée », suggère-t-il.
L’équité
Concernant le traitement de la dette, le Sénégal est actuellement le "cas test" pour le la version renforcée du cadre commun du G20. M. Ndiaye indique que ledit traitement « doit aller assez loin pour fonctionner du premier coup ».
« Les créanciers commerciaux ont été rémunérés pour le risque de prêter au Sénégal. Ce risque s’est concrétisé, et ils doivent en supporter leur part », précise-t-il.
Et dans ce contexte de traitement de la dette sénégalaise, « les revenus du pétrole et du gaz doivent rester en dehors de toute garantie ou de tout instrument de recouvrement de valeur, et la dette en francs CFA détenue par les banques et les épargnants de la région doit rester hors du traitement, comme le gouvernement en a l’intention », ajoute-t-il.
L’économiste suggère ainsi l’adoption d’une résolution transpartisane fixant ces lignes rouges afin de renforcer les négociateurs sénégalais, « comme les législateurs nigérians ont jadis renforcé les leurs ».
La protection
Aussi, Abdoulaye Ndiaye recommande l’inscription d’un « socle social » dans la loi de finances, avec des chiffres que chacun pourrait vérifier.
« Le président de l’Assemblée souhaite que les bourses de sécurité familiale soient relevées, et il a raison. L’argent peut provenir d’un redéploiement des subventions aux carburants, qui profitent surtout aux ménages consommant le plus de carburant, vers des aides qui atteignent directement les plus pauvres », avance-t-il.
S’agissant des entreprises, 300 milliards de francs CFA ont été prévus dans la LFR « pour les arriérés intérieurs, et les petites entreprises devraient être payées en premier ».
Sur la question énergétique, l’économiste estime que le moyen le plus sûr de réduire durablement la facture des subventions est de disposer d’une électricité moins chère. « Ce qui suppose que le Sénégal fasse marcher ses centrales avec du gaz produit localement plutôt qu’avec du fioul importé », souligne-t-il.
Abdoulaye Ndiaye appelle les syndicats et le patronat à cosigner ce socle dans le cadre du pacte national de stabilité sociale que préside déjà le Premier ministre.
Le premier lauréat de l’Africa NextGen Economist Prize conclut sa tribune en empruntant à Me Abdoulaye Wade ses mots prononcés en 1994 : « Nul n’a le droit de laisser le navire chavirer. Les responsables politiques sénégalais auront des années pour s’affronter. D’ici à la fin de l’année, le pays a besoin qu’ils soient du même côté de la table», dit-il.
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