[Dossier 3/3] « Supprimer régulièrement un repas est un signal fort d’insécurité alimentaire » : Les vérités du patron de la gestion des crises alimentaires
La suppression régulière d’un repas, notamment le dîner, constitue-t-elle déjà un signal d’alerte ?
Effectivement, c’est un signal fort qui indique que nous sommes en situation d’insécurité alimentaire. Le ménage a une consommation alimentaire minimale, voire déficitaire, ou est même incapable de couvrir ses besoins fondamentaux. Cette situation se traduit également par l’impossibilité de se permettre certaines dépenses non alimentaires essentielles sans s’engager dans des stratégies d’adaptation irréversibles. À terme, cela risquerait de déboucher sur des taux de malnutrition aiguë élevés ou supérieurs aux normes tolérables.
Supprimer un repas signifie-t-il pour autant qu’une zone bascule vers la famine ?
Non. Le basculement vers la famine obéit à des situations particulières qui se mesurent à travers des critères scientifiques spécifiques. Pour qu’il y ait famine, il faut qu’au moins 20 % de la population de la zone concernée se trouvent dans une situation extrême de privation ou de manque alimentaire, en plus du fait que les ménages soient totalement incapables de couvrir leurs autres besoins de subsistance, même en employant des stratégies de survie. Souvent, la famine s’accompagne d’une surmortalité humaine et animale importante, d’un effondrement total des moyens d’existence et de taux de malnutrition extrêmement critiques.
Comment mesure-t-on alors le passage de l’insécurité alimentaire à l’urgence, puis à la famine ?
La situation est évaluée selon une échelle progressive de gravité. Au départ, les ménages couvrent normalement leurs besoins alimentaires et essentiels, sans recourir à des stratégies d’adaptation inhabituelles. Lorsque la situation commence à se dégrader, ils couvrent encore leurs besoins nutritionnels mais doivent réduire certaines dépenses essentielles et appliquer des stratégies de stress.
À un niveau supérieur, les ménages connaissent des déficits alimentaires marqués et doivent sacrifier leurs moyens d’existence pour accéder à la nourriture. Lorsque ces déficits deviennent profonds, les familles recourent à des stratégies d’urgence pouvant aller jusqu’à la liquidation de biens essentiels. Le niveau ultime correspond à la privation extrême, à l’effondrement des moyens de subsistance et à des risques majeurs de mortalité.
Lorsque les familles réduisent les quantités ou remplacent les repas par des aliments moins coûteux, qui sont les plus exposés ?
Dans ce cas de figure, les groupes les plus vulnérables sont les femmes enceintes et allaitantes (FEA), ainsi que les enfants âgés de 6 à 59 mois, exposés au premier chef à la malnutrition aiguë. C’est pourquoi les interventions prévoient le dépistage et la prise en charge médicale des enfants malnutris, des campagnes de sensibilisation sur la nutrition de la mère et du nourrisson, la promotion de l'hygiène, le recours précoce aux soins et la distribution de farines enrichies.
Quelles mesures faut-il prendre d’urgence pour éviter une aggravation de la situation ?
À court terme, il est impératif de rendre les denrées alimentaires accessibles à des prix abordables sur l’ensemble du territoire national. Il faut également préserver les emplois, sécuriser les revenus, renforcer le pouvoir d'achat des ménages exposés aux chocs, lutter contre les pratiques inflationnistes et renforcer le contrôle officiel des prix sur les marchés. L'approvisionnement correct des zones urbaines et périurbaines doit être garanti, tout comme l'apport d'une assistance alimentaire d'urgence aux ménages ruraux ayant épuisé leurs stocks. Enfin, il convient de promouvoir la qualité des produits locaux et d'encourager le réflexe du « consommer local ».
Au-delà de l’urgence, quelles réponses faut-il engager à moyen et long termes ?
Il faut renforcer les synergies entre l’agro-business et les petits producteurs pour optimiser la production et la commercialisation. Il est également urgent de rompre avec la dépendance exclusive vis-à-vis de l’agriculture pluviale en créant les conditions d’une production pérenne tout au long de l'année. Cela exige des investissements massifs dans les aménagements hydro-agricoles, la mécanisation des outils de production, la professionnalisation des filières, la formation des jeunes et des femmes, ainsi que la création d'emplois ruraux. La diffusion des informations météorologiques et le développement de la recherche scientifique restent tout aussi cruciaux face au changement climatique.
Que fait l’État pour soutenir les ménages confrontés à l’insécurité alimentaire à Dakar comme dans les régions ?
Pour la région de Dakar, l'action étatique vise à préserver le pouvoir d’achat par des subventions ciblées, l’approvisionnement régulier des marchés et la régulation des prix. Pour les départements touchés par l'insécurité alimentaire, l’État du Sénégal a mobilisé une enveloppe globale de 7 202 737 225 FCFA au titre de l’assistance alimentaire et pastorale.
Ce budget est réparti comme suit :
Commentaires (6)
Félicitations à Seneweb qui pour une fois publie un article aussi important et révélateur.
L'histoire politique du Sénégal a suffisamment montré que ces "gouvernants " se foutent du devenir des senegalais.
Ils ne sont imbus que de leurs propres intérêts.
Je suis loin d'un quelconque pessimisme mais qui vivra, verra!
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