Enquête « Nés mais invisibles » (3/3) : « Un enfant sur cinq n'est toujours pas enregistré à l'état civil au Sénégal », les éclairages du DG de l'ANEC
Après avoir donné la parole aux familles et aux « enfants invisibles », Seneweb conclut sa grande série d'enquêtes en interrogeant le directeur général de l'Agence nationale de l'État civil (ANEC), Matar Ndao. Déclarations tardives, absence d'acte de naissance, reconnaissance de paternité, réformes en cours et digitalisation : il répond aux principales préoccupations du terrain et détaille les solutions stratégiques engagées pour garantir à chaque enfant le droit fondamental à une identité juridique.
M. Ndao, les résultats du RGPH-5 et de l'EDS montrent que de nombreux enfants échappent encore à l'enregistrement. Quelle est aujourd'hui l'ampleur exacte des déclarations tardives au Sénégal ?
Matar Ndao : Il convient d'abord de distinguer la non-déclaration absolue de la déclaration effectuée après le 45ᵉ jour, considérée comme tardive. Le délai légal de déclaration directe est de 12 mois. Au-delà, l'obtention d'un jugement d'autorisation d'inscription délivré par le tribunal devient obligatoire.
Concernant les volumes, les données du 5ᵉ Recensement général de la population et de l'habitat (RGPH-5) révèlent que 5,3 % de la population globale ne possède aucun acte de naissance, une proportion qui s'élève à 8,9 % chez les enfants de moins de cinq ans. Pour les naissances les plus récentes, l'EDS Continue 2023 établit que 81,4 % des moins de cinq ans sont enregistrés. Cela signifie qu'un enfant sur cinq n'est toujours pas déclaré dans les délais. Il faut toutefois souligner les progrès considérables accomplis par le Sénégal : le taux national d'enregistrement est passé d'un peu plus de 50 % en 2013 à plus de 81 % en 2023.
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Malgré cette progression, quelles sont les causes profondes qui poussent encore tant de familles à rater les délais légaux ?
Matar Ndao : Les facteurs sont multiples. Il y a d'abord la négligence de certains parents ou le manque d'information sur les procédures et les personnes habilitées à déclarer. Bien souvent, la prise de conscience ne survient qu'au moment d'inscrire l'enfant à l'école, lors d'un examen ou pour des démarches administratives.
Il faut aussi pointer les difficultés d'accès géographique aux centres d'état civil dans les zones rurales, insulaires, frontalières ou enclavées. Les distances à parcourir, le coût du transport, le mauvais état des routes et les aléas de l'hivernage découragent des ménages déjà vulnérables.
Enfin, l'absence d'interopérabilité automatique entre les structures de santé et l'état civil constitue un frein. Lorsqu'un enfant naît dans une maternité, l'information ne parvient pas systématiquement à l'officier d'état civil. Pour y remédier, l'ANEC a développé une plateforme de pré-déclaration qui permettra aux formations sanitaires de notifier directement et instantanément chaque naissance au centre compétent.
Dans notre enquête, des mères affirment ne pas avoir pu déclarer leur enfant faute de reconnaissance de paternité. L'absence du père bloque-t-elle réellement la procédure ?
Matar Ndao : C'est un point capital qu'il faut clarifier, car la confusion est tenace. Un principe fondamental prévaut : l'absence de reconnaissance de paternité ne fait nullement obstacle à la déclaration de naissance. Au Sénégal, tout enfant a le droit inaliénable de disposer d'une identité juridique, quelle que soit la situation matrimoniale des parents.
Beaucoup de mères pensent à tort qu'elles sont dans l'impossibilité de faire la démarche sans l'accord ou la présence du père. En pareil cas, l'enfant est valablement déclaré et prend le nom de sa mère. Si le père choisit de le reconnaître ultérieurement, la loi prévoit des mécanismes de régularisation parfaitement encadrés.
Que risque concrètement un enfant qui grandit sans existence légale ?
Matar Ndao : L'absence d'acte de naissance hypothèque tout le parcours de vie. Sans identité juridique, l'accès aux examens scolaires, à la carte nationale d'identité, aux soins, aux concours ou à l'emploi formel devient un parcours du combattant. Chaque année, des milliers d'élèves risquent l'exclusion des examens faute de pièces d'état civil. L'acte de naissance est le premier droit de l'enfant : c'est le document fondateur qui lui donne une existence légale et garantit sa protection citoyenne.
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Les audiences foraines ont longtemps servi de palliatif. Quelle est votre stratégie pour traiter le problème à la racine ?
Matar Ndao : L'ANEC n'organise pas les audiences foraines et n'a pas vocation à pérenniser ce mécanisme. Notre objectif est de bâtir un système d'état civil si performant que les audiences foraines deviendront purement exceptionnelles. Nous privilégions la prévention à la régularisation corrective, à travers une sensibilisation permanente de tous les acteurs.
Quelles sont les réformes majeures actuellement engagées pour moderniser le secteur ?
Matar Ndao : Nous finalisons la mise en œuvre de notre Plan stratégique de développement 2026-2030, qui porte une transformation structurelle du secteur. Par exemple, nous avons récemment signé une convention avec l'Agence nationale de la Petite Enfance et de la Case des Tout-Petits (ANPECTP) afin de dépister et régulariser systématiquement les enfants sans acte dès leur entrée au préscolaire. Nous impliquons également les autorités religieuses pour qu'elles rappellent l'obligation de déclaration lors des cérémonies de baptême.
Quel rôle jouent les réseaux communautaires dans ce dispositif ?
Matar Ndao : Un rôle central. Nous travaillons main dans la main avec les communes, chefs de village, délégués de quartier, relais communautaires, Badiénou Gox et structures de santé. Ce maillage de proximité est indispensable pour informer les familles au plus près de leurs réalités.
La digitalisation de l'état civil ne risque-t-elle pas de creuser le fossé avec les populations rurales peu connectées ?
Matar Ndao : La digitalisation ne remplace pas le registre physique, elle le sécurise et le modernise. Les déclarations continuent d'être reçues dans les centres conformément à la loi, mais l'outil informatique simplifie le travail des agents et accélère le traitement des demandes.
Grâce au Plan national de remédiation du Logiciel de gestion de l’état civil (LGEC) et au déploiement de la plateforme Sama État Civil, nous avons dépassé la phase pilote. Après Dakar et Thiès, nos équipes déploient actuellement le système dans les régions de Diourbel, Fatick et Louga. À ce jour, près de 70 % des centres du pays sont digitalisés, et notre objectif est d'atteindre une couverture nationale intégrale d'ici la fin de cette année.
Quel message clé souhaitez-vous adresser aux familles ?
Matar Ndao : Déclarer son enfant dès la naissance est un devoir citoyen et un acte d'amour. C'est la clé qui lui ouvre les portes de l'école, de la santé et de la citoyenneté. J'invite tous les parents à accomplir cette démarche dans les délais légaux de 45 jours. Ensemble, faisons en sorte qu'aucun enfant ne demeure invisible aux yeux de la République.
Propos recueillis par Adama Sy
Commentaires (4)
... des bons à rien !
Ensuite, des enfants qui naissent comme des rats, avec des pères défaillants et des mères ignorantes !!! 😢
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